Une analyse de la personnalité de « Michel » par Roland Sabra

Roland Sabra
Roland Sabra

Nous reproduisons cette analyse sans prendre parti sur la question de savoir ce qui entre l’altruisme et l’égoïsme domine dans la nature humaine.

Dans le roman « L’esclave » de Michel Herland, il y a peu de personnages positifs. Une figure centrale apparaît sous des identités différentes, Michel essentiellement, Emmanuel un peu moins, animée par un solide égo-centrisme qui n’est pas un égoïsme. Ce n’est pas un « moi d’abord » qui prévaut mais plutôt un « moi aussi ». Il ne s’agit pas tant de s’aimer plus que les autres, ce qui est assez banal, que de s’aimer dans le regard que les autres portent sur soi sans pour autant s’aimer véritablement. Cela paraît un peu compliqué mais que l’on se rassure, Piaget définit l’égocentrisme comme un stade normal du développement. Il y a bien quelques personnages qui pourraient endosser la défroque du héros mais ce sont des personnages secondaires. L’histoire ou plutôt les histoires s’ordonnent autour de cette figure centrale, bien dessinée par M. Herland dans le personnage de Michel dont la philosophie est largement teintée d’utilitarisme. Utilitarisme qui repose sur le prédicat que le bonheur est le but de la vie humaine et qu’en conséquence nos actions s’évaluent en fonction de leurs effets pour obtenir ce supplément de bonheur. On mesure le pour et le contre d’une décision et l’on compare avec la décision inverse. Il ne s’agit pas pour autant d’un comportement égoïste puisque qu’il faut considérer le bien-être de tous. Si une phrase pouvait résumer l’utilitarisme ce serait : «  Agis toujours de manière à ce qu’il en résulte la plus grande quantité de bonheur. » A ce positionnement qui veut juger les actions humaines uniquement en fonction de leurs conséquences (le conséquentialisme) on peut opposer que chaque action humaine doit être jugée selon sa conformité (ou sa non-conformité) à certains devoirs préalablement posés, à une morale, une éthique si l’on préfère (le déontologisme). Les modes d’élaboration de cette éthique s’ils sont secondaires pour ce qui nous occupe n’en sont pas moins extrêmement importants et sont l’objet d’intenses débats. L’exemple le plus vif d’utilitarisme, mais il y en a d’autres, dans le roman de Michel Herland est illustré par l’épisode au cours duquel un groupe, que l’on pourrait définir par ailleurs de résistants à l’islamisation du pays va livrer deux des siennes à « l’ennemi » pour être épargné. Ils n’ont pas le choix, dira-t-on. S’ils refusent de livrer les deux femmes elles périront tout aussi bien qu’eux. On est là dans un comportement qui est l’extrême opposé de celui qui se plierait à l’impératif catégorique que Kant formule ainsi :  « Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen ». La livraison à la lapidation des deux femmes est simplement un moyen pour assurer la tranquillité du village. On peut opposer à ce comportement celui d’une personne qui se promenant, un jour d’hiver, au bord d’un canal, entend tout à coup les appels au secours d’une mère dont la petite fille de trois ans vient de tomber à l’eau. Le promeneur, ou la promeneuse, a une demi seconde d’hésitation, se jette à l’eau au péril de sa vie, rattrape la gamine, la ramène sur la berge, et réussit à s’extraire de l’eau boueuse. A-t-il pensé en se précipitant dans l’eau glacée que la vie de l’enfant qu’il n’avait jamais vu, qu’il ne connaissait pas valait plus que la sienne ? Ce n’est pas ce genre d’évaluation ou de calcul qui l’a motivé. Simplement l’idée que s’il ne faisait rien il ne pourrait plus jamais se regarder dans une glace. La honte. Le prof de philo anti-utilitariste à qui l’on raconte cette histoire commente ainsi : «  C’est ici le moment de l’éthique : l’autre, radicalement autre, singulier, différent est un autre moi-même. C’est le moment fondateur du droit, qui enracine l’espoir que les libertés peuvent s’articuler et non se heurter. Dès lors, si la culture produit la violence en ce qu’elle a de spécifiquement humain, c’est aussi la culture qui nous permet d’en transmuer les énergies de manière créatrices  ». Un comportement assez éloigné du Michel du roman qui pérore devant sa jeune maîtresse : « On part du constat – chacun d’entre nous peut vérifier tous les jours – que l’homme est naturellement égoïste, jaloux, méchant. »  (p 296). Affirmation péremptoire que démentent les travaux récents sur l’altruisme ainsi que le montre le moine bouddhiste Matthieu Ricard, docteur en neurosciences et proche collaborateur du dalaï-lama, dans son dernier opus  » Plaidoyer pour l’altruisme ». « Les philosophes à partir du XVIIè siècle comme Hobbes, des psychologues du début du XXè siècle et les économistes néoclassiques disent : « gratter à la surface d’un altruiste et c’est l’égoïste qui va saigner« … Autrement dit, si on est bien malin et perspicace, on trouvera toujours une motivation égoïste à un acte altruiste. Cette théorie de l’égoïsme universelle, c’est vraiment un a priori. Il n’y a aucune étude scientifique qui donne la moindre crédibilité à cette idée. » ( lire la suite ici )

Dans la vraie vie nul n’est totalement et constamment conséquentialiste, ou « déontologiste ». Tout un chacun balance, transige entre ces deux pôles reliés par un continuum. Et c’est en quoi le roman de Michel Herland est fort intéressant. Il n’y a pas de héros, pas de personnage exemplaire, de demi-dieu, à poser comme modèle à imiter. Il n’y a pas pour autant d’anti-héros à la façon du XXe siécle comme le Bardamu de Céline ou le Meursault de « L’Étranger » de Camus. Pas de personnage auquel s’identifier ne serait-ce que dans la quotidienneté des gestes, dans les batailles ordinaires au travail, en famille, au volant… Non les personnages de « L’esclave » n’attirent aucune sympathie. Ils n’ont pas cet humour, cette élégance décalée, ces imperfections distanciées qui permettraient de les aimer… malgré tout. Il y a dans l’œuvre de Michel Herland comme un éloge de la banalité, une louange du droit de ban, ce droit seigneurial, qui est aussi le leu commun, le lieu autour duquel on se retrouve. En effet quoi de plus commun que le comportement du Michel du roman ? Ce professeur d’université, marié, sans doute chez le maire et à l’église, père de famille a bien sûr une ou des maitresses qu’il cache à sa femme et qu’il obtient en vertu d’un droit de jambage ou de cuissage honteux, inavouable qu’il exerce sur ses étudiantes. Cette banalité qui est un éloge du non-évènement, de la vraie vie sans changement, sans excès, de cette vie qui se méfierait de l’exaltation du désir, de ce désir que Freud définit comme une tension qu’il faut résoudre, et dont Platon évoque la satisfaction comme le retour à un état neutre, c’est à dire fade, sans saveur, et bien cette banalité comme refus du désir semble démentie par la dimension érotique du roman de Michel Herland. En effet le Michel du roman se présente comme un être de désir. « Vivre sans temps mort et jouir sans entraves » revendiquait-on en 68, comme pour se détourner de notre condition de mortels. Éviter l’expérience de l’attente. De l’attente de Godot. De l’attente de la mort. Ne sachant pas « demeurer au repos dans une chambre » (Pascal) le personnage ne désire pas l’objet pour ses qualités supposées mais pour la distraction que sa quête procure. Toujours cette confusion entre la fin et les moyens ! On notera avec ironie la contradiction majeure de ce comportement. En temps qu’utilitariste convaincu il est à la recherche du plus grand bonheur possible, alors que sujet d’un désir marqué par le manque constitutif et forcément déceptif, il n’est que dans le divertissement du monde, dans l’apparence, dans l’image qu’il donne de lui. Lire par exemple les passages où Michel Herland, avec talent, dessine en creux un paon-professeur se pavanant devant ses d’élèves.

C’est ainsi que si les scènes de sexe reviennent dans le roman elles le font toujours sur le mode de la répétition. La répétition entendue ici comme compulsion ayant parenté avec la pulsion de mort. « La chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres », disait Mallarmé. Symptôme de cette répétition, sans vrai plaisir, les adjectifs qualificatifs employés pour désigner soit le sexe des protagonistes, soit les orgasmes, soit la petite mort qui survient après… Il y a bien sûr une cohérence dans l’agir du Michel du roman. L’insatiabilité du désir, se manifeste dans la poursuite d’une satisfaction toujours vaine puisque, utilitariste, elle confond toujours l’objet du désir avec son moyen. Le désir, tel qu’il se manifeste dans le roman apparaît comme le cache sexe, de l’ennui, de la solitude, de la vie insipide. Aucun de ces qualificatifs ne s’applique au livre. Tout au contraire. Mais ce qui va sans dire va mieux en le disant.

Source : http://www.madinin-art.net/retour-sur-le-roman-lesclave-de-michel-herland/

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