Note d’intention rétrospective

 

Retour sur « L’Esclave »[i] ou qu’est-ce que la littérature ?

Théodore Chasseriau - HaremL’écriture romanesque est un acte spontané. L’auteur se découvre capable d’une imagination dont il ne se croyait pas capable ; il donne naissance à des personnages bientôt dotés d’une autonomie propre, si bien qu’il ne sait plus si c’est lui qui les conduit ou s’il est conduit par eux[ii]. Autant dire que l’auteur n’est pas le mieux placé pour expliquer ce qu’il a voulu dire ; c’est pourquoi la lecture des critiques s’avère souvent si déroutante pour lui. Comme l’explique fort bien Jean-Paul Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?[iii], le roman n’existe que par la rencontre de la subjectivité du l’auteur avec celle d’un lecteur. Celles-ci étant différentes, parfois très éloignées, voire incompatibles, il n’est pas surprenant que le premier, parfois, ne retrouve rien de ce qu’il croyait avoir voulu exprimer dans les commentaires des critiques littéraires et plus généralement de ses lecteurs.

On connaît peut-être la formule surprenante de Jean-Paul Sartre, toujours dans Qu’est-ce que la littérature ? : « Ecrire c’est à la fois dévoiler le monde et le proposer comme une tâche à la générosité du lecteur ». Formule a priori surprenante que le philosophe complète ainsi : « L’écrivain en appelle à la liberté du lecteur pour qu’elle collabore à la production de son ouvrage ». Représentons-nous le livre comme un rocher – surtout s’il est un peu difficile – qu’il s’agit de gravir. Cependant la lecture, demeure un acte libre : le lecteur est en droit de décréter que le livre n’en vaut pas la peine (trop mauvais ou trop exigeant)… à la condition toutefois d’avoir au moins essayé (c’est là sa générosité), puisqu’un livre négligé est un objet mort, voué au pilon ou à « la critique rongeuse des souris »[iv] (Marx).

Lire, libre, la proximité confirmée par l’étymologie (latin liber) n’est pas fortuite. On ne peut que s’inquiéter, à cet égard, de la désaffection de plus en plus marquée de la jeunesse à l’égard de la lecture. Mais passons.

Chasseriau (2)« Chacun sait, écrivait Jean Paulhan, qu’il y a aujourd’hui deux littératures : la mauvaise, qui est proprement ‘illisible’ (on la lit beaucoup), et la bonne qui ne se lit pas ». Le verdict manque évidemment de nuances. Il n’y a pas que de mauvais écrivains parmi les écrivains populaires, mais enfin il est vrai que les auteurs recensés ou encensés dans les suppléments littéraires des grands quotidiens, ceux dont on s’entretient dans le public « averti », ne sont pas ceux qui enregistrent les plus gros chiffres de ventes. Des « stylistes » comme Christine Montalbetti ou Jean-Noël Pancrazzi[v] ne font pas le poids – c’est le cas de le dire – à côté de « poids lourds » de l’édition comme Katherine Pancol ou Marc Lévy. Ces derniers n’auront jamais le prix Nobel mais l’on imagine qu’ils se consolent facilement avec leurs droits d’auteurs confortables. Des exceptions existent pourtant : on connaît des auteurs exigeants qui ont eu un gros succès de librairie comme, par exemple, Jonathan Littell avec Les Bienveillantes. Sa réussite reste néanmoins ambigüe puisque beaucoup d’acheteurs du livre avouent ne pas être allés jusqu’au bout de leur lecture.

Je mentionne à dessein le best-seller de Littell car s’il s’agit bien d’un roman, avec une intrigue, des rebondissements, il n’est pas de ceux qui se lisent comme un simple divertissement. À travers une œuvre d’imagination, l’auteur contribue, à l’évidence, à « dévoiler le monde ». Mais de quel monde s’agit-il ? Un point commun entre Les Bienveillantes et L’Esclave (par ailleurs très différents ne serait-ce que parce que l’un se situe dans le passé et l’autre – principalement – dans l’avenir), c’est de prendre très au sérieux le problème du mal. Qu’on nous permette de citer à nouveau Sartre à ce propos :

 « Tout nous démontrait [il parle des écrivains de sa génération] que le Mal n’est pas une apparence, que la connaissance par les causes ne le dissipe pas, qu’il ne s’oppose pas au Bien comme une idée confuse à une idée distincte, qu’il n’est pas l’effet de passion qu’on pourrait guérir, d’une peur qu’on pourrait surmonter, d’un égarement passager qu’on pourrait excuser, d’une ignorance qu’on pourrait éclairer, qu’il ne peut d’aucune façon être tourné, repris, réduit, assimilé à l’humanisme idéaliste…  Nous avons appris à connaître cette horrible, cette irréductible pureté : elle éclatait dans le rapport étroit et presque sexuel du bourreau avec sa victime… Nous avons compris que le Mal, fruit d’une volonté libre et souveraine, est absolu comme le Bien. »

Théodore Chasseriau - Le harem - 1852Notre époque est moins troublée, au moins dans le monde occidental, que celle à laquelle l’auteur de L’Être et le Néant fait référence, pourtant il n’est pas difficile de voir partout la présence du mal. L’enrichissement sans limite de quelques-uns, la croissance vertigineuse des inégalités, la fermeture des élites sur elles-mêmes, leur arrogance, le népotisme, le favoritisme, la corruption des gouvernants et plus généralement le triomphe d’un individualisme qui paraît irrésistible, tout cela chacun est en mesure de l’observer. Et puis il y a le mal étranger, ces guerriers sanguinaires qui massacrent des innocents au nom d’une conception totalement dévoyée de leur religion. Ce mal étranger, on le sait, n’est pas seulement extérieur, il surgit sporadiquement au sein même de nos sociétés civilisées. Je rappelle seulement pour mémoire les assassinats du mois de janvier 2015 à Paris.

C’est donc du mal qu’il est surtout question dans L’Esclave. Cela ne revient pas à nier la générosité ni  l’altruisme[vi] mais il est vrai que l’on aura du mal à trouver un personnage qui soit totalement « délivré du mal » selon la formule du Pater. Ne serait-ce que parce qu’on peut faire le mal sans le vouloir. Tel est, par exemple, le cas de Mariam, la jeune esclave qui justifie le titre : pour avoir excité, en toute innocence, la jalousie d’une personne du village, Ercol, où elle a trouvé refuge après s’être échappée des griffes de son maître cruel, elle déclenche une série de catastrophes.

L’Esclave est un roman existentialiste, au sens où il montre des personnages piégés dans une situation qu’ils n’ont pas choisie. Ces personnages ou « héros » du roman sont plus précisément « des libertés prises aux pièges » (Sartre toujours et c’est le mot « libertés » qui importe ici), obligées de réagir d’une manière ou d’une autre (d’où la première citation en exergue du roman). Cela étant, L’Esclave reste avant tout un roman pessimiste, comme on l’a déjà laissé entendre, dans la mesure où les motifs de ceux qui se rangent du côté du bien ne sont entièrement purs qu’exceptionnellement. À vrai dire, un seul personnage, l’esclave Kouam, se sacrifie d’une manière totalement désintéressée.

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L’Esclave combine, entremêle trois romans en un, trois romans attribués à des auteurs différents (celui dont le nom apparaît sur la couverture et deux de ses personnages) qui relatent des événements se déroulant à des moments différents sur une période d’un peu plus d’un siècle, entre 2009 et 2115. Un exercice intellectuel qui exige autant des lecteurs que de l’auteur mais qui, en l’occurrence, permet, d’une part, de mesurer les changements qui interviennent dans la psychologie de certains personnages entre leur jeunesse et leur vieillesse (ici en particulier Colette que l’on voit vivre d’abord comme une jeune étudiante puis à l’âge de quatre-vingt-dix ans) et, d’autre part, en situant une partie de l’histoire dans un futur aussi imaginaire que lointain, d’envisager des conjectures « limites », donc a priori peu vraisemblables, pourtant matière vraiment romanesque justement en raison de leur exceptionnalité (la « Reconquête » du sud de l’Europe par les « Sarrazins » à la fin du XXIe siècle et l’instauration consécutive d’une charia sanguinaire rendant crédible le déchaînement de la violence relaté dans L’Esclave).

Le roman « classique » raconté par le narrateur omniscient, les lettres de Colette, la dystopie inventée à l’intention de cette dernière par Michel, son professeur de philosophie à la faculté des lettres et sciences humaines d’Aix-en-Provence, constituent donc la trame de L’Esclave. Une trame dans laquelle s’insèrent des épisodes contrastés appelant des styles d’écriture différents : récit d’aventure, discussion pédagogique, philosophique ou théologique, tableau élégiaque, scène sentimentale, érotique, voire « gore », …

Plus inattendue, peut-être, la présence de la poésie dans le roman, pas au sens de simples envolées lyriques (d’ailleurs également présentes) mais bien de poésie versifiée, deux sonnets de Colette et, surtout, des citations dans ses lettres, empruntées pour une part au Victor Hugo des Contemplations, et pour l’autre à Jean-Noël Chrisment, poète d’aujourd’hui.  « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux » (Musset) : n’est-il pas concevable que la vieille Colette, hantée par la séparation et la mort, éprouve le besoin de se tourner vers la poésie[vii].

Mai 2015.

 

Les peintures de harem par Théodore Chassériau (1819-1856)

[i] Michel Herland, L’Esclave, Le Manicou, 2014.

[ii] Voir ce qu’en disait, par exemple, Philip K. Dick : « Au fur et à mesure que l’écrivain construit son roman, ce dernier l’emprisonne, lui ôte sa liberté ; les personnages qu’il a créés prennent le dessus, se mettent à n’en faire qu’à leur tête au lieu d’agir selon son désir à lui. Ce qui fait d’une part la force du roman, et de l’autre sa faiblesse » (in Laurence Sutin, Invasions divines – Philip. K. Dick, une vie (trad. 1995).

[iii] Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? (1948).

[iv] Karl Marx, préface à la Contribution à la critique de l’économie politique (1859).

[v] Pour ne citer que deux auteurs dont mondesfrancophones a fait l’éloge sous la plume de Michel Lercoulois.

[vi] Comme le critique Roland Sabra a l’air de le reprocher dans l’un des articles qu’il a consacrés au livre (https://herlandlesclave.wordpress.com/2014/11/14/une-analyse-de-la-personnalite-de-michel-par-roland-sabra/).

[vii] Notons que Michel Houellebecq cite lui aussi des bouts de poèmes (de Charles Péguy, en l’occurrence) dans le roman Soumission, dans lequel il décrit par ailleurs une situation assez semblable à celle de L’Esclave (qui lui est antérieur). La proximité entre les deux romans est analysée, également par Michel Lercoulois, in « ‘Soumission’ : Houellebecq a-t-il plagié ‘L’Esclave’ ? » (https://herlandlesclave.wordpress.com/2015/01/17/soumission-et-lesclave-deux-romans-semblables-de-m-h/).

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