« L’Esclave » de Michel Herland : une somptueuse, passionnante et exigeante dystopie

Par José Nosel

Dire que le roman de Michel Herland, L’Esclave, paru aux éditions le Manicou, l’année dernière, est exigeant et passionnant, serait un euphémisme, comme chacun pourra le vérifier. Ne s’agit-il en pas effet de l’ouvrage qu’un certain Quiestemont qualifie de « roman politico-philosophico-théologico-et-poético-érotique » sur le blog mondesfrancophones.com ?

On peut se passionner, en effet, pour ce récit, à l’évidence une dystopie, que je qualifierai de somptueuse. On peut d’abord admirer l’érudition de l’auteur. En philosophie, en premier lieu : l’un des principaux personnages, Michel, est d’ailleurs professeur de philosophie à l’université à Aix en Provence (Michel Herland, l’auteur, était pour ce qui le concerne jusqu’à très récemment professeur d’économie à l’Université des Antilles). Il nous balade allègrement chez Hegel, Sartre, Bourdieu, Saint-Simon, Marx, Kant et quelques autres.

Tout aussi passionnante, quoique encore plus exigeante, l’incursion dans la théologie. L’homélie du prêtre, dans la grotte de Lombrives, portant sur la deuxième épitre de Saint-Paul aux Corinthiens (p. 196 sq.) ne le cède en rien au prêche de l’iman Abdenour qui explique le sens profond de l’Islam en s’appuyant sur la « sourate de la Vache » du coran (p. 126 sq.). Les discussions théologiques entre les personnages sont pointues, voire très vives, mais on peut considérer que la confrontation entre le christianisme et l’islam se solde par un match nul, tellement ces deux religions se recoupent jusque dans leurs contradictions.

Nous ne dirons rien ici sur les aspects poétiques et érotiques du roman Il faut laisser au lecteur la surprise d’être ému, choqué voire outré. Laisser la place à sa subjectivité, comme l’auteur l’écrit lui même dans une « Note d’intention rétrospective » (toujours in mondefrancophones.com) sous-titrée « Retour sur L’Esclave ou qu’est-ce que la littérature ? » Il s’abrite derrière J.-P. Sarte, lequel explique, dans un petit ouvrage intitulé Qu’est-ce que la littérature, que « le roman n’existe que par la rencontre de la subjectivité de l’auteur avec celle d’un lecteur ». Selon Herland, il convient de se représenter le livre comme un rocher – surtout s’il est un peu difficile – qu’il s’agit de gravir. De fait, L’Esclave n’est pas ce qu’on peut appeler un roman facile : il faut l’escalader, ce qui peut aussi bien rebuter le lecteur que le passionner. Tel est le risque de l’entreprise.

Reprenons les commentaires de l’auteur lui même, dans la note citée plus haut : « L’Esclave est un roman existentialiste, au sens où il montre des personnages piégés dans une situation qu’ils n’ont pas choisie…. » ; «  L’Esclave reste avant tout un roman pessimiste » ; « L’Esclave combine, entremêle, trois romans en un, trois romans attribués à des auteurs différents (celui dont le nom apparaît sur la couverture et deux de ses personnages) qui relatent des événements se déroulant à des moments différents sur une période d’un peu plus d’un siècle, entre 2009 et 2115. Un exercice intellectuel qui exige autant des lecteurs que de l’auteur ».

Mais ce qu’il faut surtout souligner, c’est que ce roman est avant tout une dystopie. Sarah Bocelli (« madmoizelle.com) propose de définir ainsi cette forme littéraire : « Ce sont ces histoires cauchemardesques, qui dépeignent souvent avec trop de réalisme les conséquences d’une société dont certains aspects négatifs ont dégénéré. Ces histoires qu’on aime bien voir comme un futur impossible, qui pèsent comme une menace, comme un avertissement ».

La Servante écarlateUne dystopie peut donc être considérée comme une utopie qui vire au cauchemar, une « contre-utopie ». C’est généralement un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur. Son auteur entend ainsi mettre en garde le lecteur en montrant les conséquences néfastes d’une idéologie (ou d’une pratique) déjà présente au moment où il écrit[]. L’hypothèse mise en avant dans le roman est celle qui est évoquée désormais assez couramment comme le « grand remplacement » des chrétiens par les musulmans en Europe. On peut faire ici le lien avec l’ouvrage de Bat Ye’or (Eurabia, The euro-Arab Axis, 2005). Plus récemment, l’idée d’une conquête de la France par l’islam a été mise à la mode par le roman Soumission, de Michel Houellebecq (paru après L’Esclave). Il s’agit à nouveau d’une dystopie dans laquelle on voit le leader de la « Fraternité musulmane », Mohammed Ben Abbes, élu président de la République.

Ces dystopies s’inscrivent dans un genre romanesque qui compte quelques classiques comme Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932), 1984 de George Orwell (1949), Fahrenheit 451de Ray Bradbury (1953), La Planète des singes de Pierre Boulle (1963), ou encore La Servante écarlate de Margaret Atwood (1985).

L’Esclave de Michel Herland est donc l’une de ces dystopies, somptueuse de notre point de vue. Les incursions dans la bible et le coran, avec la valse des sourates et des citations bibliques, forcent l’admiration, nous l’avons dit. Les personnages argumentent sur des sujets difficiles ; leurs explications sont claires, si elles n’emportent pas obligatoirement l’adhésion : elles sont là pour faire réfléchir plutôt que pour convaincre.

Nous en apprenons beaucoup également sur la civilisation arabo-musulmane que nous connaissons si mal : nous savons désormais ce qu’est un « dhimmi », citoyen non-musulman d’un État musulman, lié à celui-ci par un « pacte » de protection. Le roman nous familiarise encore avec des notions comme l’impôt de la djizîa et nous apprend à reconsidérer []le djihad comme un devoir religieux plutôt qu’un appel à la violence, comme tant d’autres notions également ambigües.

Enfin, parmi les aspects somptueux de L’Esclave, je veux retenir aussi – à chacun sa subjectivité – ce défilé de mode arabe tout au long du roman : on voit défiler les personnages, Selim, Fatima, Mariam, et les autres, en jabador, djellaba, gandoura, caftan, sarouel, abaya ; les femmes avec ou sans hijab ou niqab…

Exigeant, somptueux et passionnant, telle est la façon dont je vois ce roman de Michel Herland, où l’auteur masque derrière les excès érotiques de ses personnages et un récit comportant un vrai suspense, des sujets éminemment sérieux comme le mal, la violence, les inégalités,… et l’impact possible sur nos sociétés, dans un avenir plus ou moins proche, d’une certaine religion.

 

Source : Antilla, n° 1677, 14 août 2015, p. 30-31.

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