Christianisme et islam – (II) De la tromperie

Par Michel Herland

Après le martyre qui est considéré comme une voie privilégiée d’accès à la sainteté tant chez les catholiques que chez les musulmans mais qui ne revêt pas la même signification pratique dans les deux religions, un autre sujet mérite d’être exploré, celui de la tromperie. La tolérance des musulmans envers la taqiya est bien connue. Par contre, on attendrait de l’Église qui interdit le mensonge dans son huitième commandement[i] une condamnation sans appel. C’est pourquoi la parabole de l’intendant infidèle, retenue dans la liturgie, ne peut que soulever l’incompréhension.

Vendredi 4 novembre 2016 – 31ème semaine du « temps ordinaire »
Lecture de l’Évangile selon saint Luc, chap. 16 (1-8)
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens. Il le convoqua et lui dit : ‘Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ? Rends compte de ta gestion, car tu ne pourras plus être mon gérant.’
« Le gérant se dit en lui–même : ‘Que vais-je faire puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler à la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte. Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, des gens m’accueillent chez eux.’ Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : ‘Combien dois-tu à mon maître ?’  Il répondit : ‘Cent barils d’huile.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, assieds-toi et écris cinquante.’ Puis il demanda à un autre : ‘Et toi, combien dois-tu ?’ Il répondit : ‘Cent sacs de blé.’ Le gérant lui dit : ‘Voici ton reçu, écris quatre-vingts.’
« Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. »

le-gerant-malhonnete

Si les paraboles sont souvent difficiles à interpréter, celle-ci défie la morale la plus élémentaire. Comment le maître trompé peut-il faire l’éloge de l’habileté de celui qui l’a trompé ? Ce maître serait-il un anarchiste, hostile à la propriété privée ? Rien ne le laisse supposer. D’ailleurs l’« admiration » du maître pour le gérant malhonnête ne l’a pas empêché de le renvoyer et il n’est aucunement question, après son coup d’éclat, de le réembaucher. Et puis même, que peut bien signifier l’admiration pour une habileté mise au service d’un vol ? On comprend tout-à-fait que Jésus exhorte les « fils de la lumière » à faire preuve d’habileté au service de la religion mais était-il besoin pour autant de louer, entre toutes les habiletés, celle d’un « intendant malhonnête » ?

Certains exégètes se sont employés à démontrer que l’intendant (ou le gérant) n’était pas vraiment malhonnête, du moins avant son renvoi[ii]. Tel serait le cas, en effet, s’il avait dilapidé les biens de son maître par simple incompétence. Le texte n’interdit pas absolument cette interprétation – quoique l’incompétence n’aille guère avec l’habileté – mais elle ne nous mène pas bien loin. Lorsque le maître traite son intendant de malhonnête, sa malhonnêteté est en effet avérée.

La parabole soulève une autre énigme. Pourquoi l’intendant n’a-t-il pas fait une entière remise des dettes et, plus précisément, pourquoi cinquante barils d’huile au lieu de cent dans un cas et quatre-vingts sacs de blé au lieu de cent dans l’autre cas, soit des remises respectives de 50% et de 20% ? Les prêts à intérêt étaient théoriquement interdits chez les juifs (e.g. L’Exode, 22, 24) mais tolérés en pratique. Des taux différents sur l’huile et le blé pouvaient s’expliquer par le risque d’une tromperie possible, dans le cas de l’huile (en l’occurrence, la diluer avec de l’eau dans les jarres remises au créancier)[iii]. Bien que cela ne soit nullement explicité dans l’Évangile, il est imaginable que l’intendant ne fasse en réalité que contraindre son maître à respecter la loi des anciens.

Accepter cette interprétation serait cependant totalement contraire à la lettre de la parabole. Si Jésus avait voulu exempter l’intendant de ses fautes et vanter seulement son habileté, il lui aurait été facile de le faire. Or rien dans la lettre du texte n’autorise à mettre en doute sa malhonnêteté. Force est donc de retenir de cette parabole qu’un intendant malhonnête est digne d’éloge.

La suite de la parabole, ou plutôt de la morale qu’il faut en tirer, est donnée au début de l’Évangile du jour suivant.

Samedi 5 novembre 2016 – 31ème semaine du « temps ordinaire »
Lecture de l’Évangile selon saint Luc, chap. 16 (9)
Et moi, je vous dis : « Faites-vous des amis avec de l’argent malhonnête, afin que le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles ».

La formulation étonne à nouveau. On peut donc avoir de l’argent malhonnêtement gagné, à condition de s’en servir pour (se faire) des amis ! Ce verset est interprété par l’Église comme un appel à faire la charité. Les bonnes œuvres seront comptabilisées en tant que trésor céleste, conformément à une autre parole de Jésus : « Ne vous amassez pas des trésors sur la terre … mais amassez-vous des trésors dans le ciel » (Matthieu 6, 19-20). Il n’empêche que le verset de l’Évangile de Luc semble encourager une nouvelle fois à déployer une certaine habileté dépourvue de scrupules : peu importe comme vous avez gagné cet argent pourvu que vous l’utilisiez pour le bien.

°                            °

°

A côté des Évangiles, le Coran a au moins le mérite de la clarté. L’islam est une religion combattante qui envisage de s’étendre par des guerres de conquête. Dès lors, toutes les ruses sont permises. Plusieurs  versets du Coran justifient la tromperie face aux infidèles.

Extrait du Coran, sourate III, « La famille de ‘Imran », versets 28-29[iv]
Que les croyants ne prennent pas pour alliés des infidèles plutôt que des croyants. Ceux qui le feraient ne doivent rien espérer de la part de Dieu, à moins que vous n’ayez à craindre quelque chose de leur côté. Dieu vous avertit de les craindre : car c’est auprès de lui que vous retournerez. Dis-leur : Soit que vous cachiez ce qui est dans vos cœurs, soit que vous le produisiez au grand jour, Dieu le saura. Il connaît ce qui est dans les cieux et sur la terre et il est tout puissant (n.s.).

Extrait du Coran, sourate XVI, « L’abeille », verset 106[v]
Celui qui renie Dieu après avoir eu foi en Lui – excepté celui qui a subi la contrainte et dont le cœur reste paisible en sa foi -, ceux dont la poitrine s’est ouverte à l’impiété, sur ceux-là tomberont le courroux de Dieu et un tourment terrible.

Dans le passé, ce verset a été utilisé par exemple par les Morisques sous la coupe d’un souverain chrétien en Andalousie. Annie Laurent cite une fatwa du mufti Ahmed Ibn Jumaïra (en 1504) donnant des consignes précises à ce sujet. Des musulmans forcés par les chrétiens d’injurier Mahomet étaient autorisés à le faire à condition de penser en eux-mêmes que leurs paroles étaient prononcées par Satan. S’ils étaient obligés de boire du vin ou de manger du porc, ils pouvaient le faire également à condition de condamner mentalement cet acte impur[vi].

taqiya

Le même verset a été et est encore utilisé par les chiites minoritaires en milieu sunnite. La même Annie Laurent rappelle ainsi que lorsque Hafez El-Assad (père de Bachar), alaouite, a pris le pouvoir à Damas, en 1970, il a « multiplié les gestes destinés à se faire passer pour un musulman orthodoxe aux yeux du monde sunnite ».

La dissimulation est enfin une stratégie employée par des musulmans dans les pays occidentaux pour convaincre que l’islam est une religion parfaitement compatible avec les droits de l’homme, en édulcorant tout ce qui leur est de fait contraire (place des femmes, violence, liberté de conscience, etc.) Comme ces musulmans installés ne vivent sous l’emprise d’aucun danger réel, comme leur vie n’est pas menacée, ils ne devraient donc pas en principe employer la ruse. Du moins sur la foi du Coran. Car celle-ci est explicitement autorisée par des hadiths dans d’autres cas, à commencer par la guerre. « La guerre, c’est la ruse «  (al-Boukhari, 3029 ; Mouslim, 58) : il est ainsi considéré comme licite de se dissimuler pour approcher une ville ennemie. Par contre la trahison d’un traité ou d’un pacte, même informel, est censément interdite. À cet égard, le site convertistoislam.fr cite l’exemple suivant :

Omar Ibn al-Khattab a adressé à  un homme qu’il avait envoyé commander une armée ceci : « Il m’est parvenu que certains d’entre vous se mettent à la poursuite du mécréant non arabe jusqu’à l’obliger à se réfugier sur une montagne et se sauver et lui disent alors : ‘n’aie pas peur’. Et puis quand ils le saisissent, ils le tuent. Au nom de Celui qui tient mon âme en Sa main, s’il s’avère que quelqu’un s’est comporté de la sorte, je lui trancherai la gorge ».[vii]

D’une manière générale, il est interdit de mentir. Sur le même site :

Cheikh Abdoul Aziz Ibn Baz a dit : « Il est recommandé au croyant d’avoir rarement recours au serment, même quand il dit la vérité. Car le fréquent recours au serment peut entraîner l’homme dans le mensonge. Or le simple fait de mentir est interdit. Aussi est-il bien plus grave d’y ajouter un serment. Si toutefois une nécessité fondée sur un intérêt bien compris oblige quelqu’un à prononcer un faux serment, il peut le faire sans gêne en raison du hadith d’Um Kalthoum: « Le menteur n’est pas celui qui tient de bons propos (inexacts) afin de réconcilier les gens » (al-Boukhari, 2546 ; Mouslim, 2605).

Il y a donc des exceptions. On peut par exemple raconter à chacune de deux parties ennemies que l’autre désire la paix afin de les mettre en situation d’accepter une paix à laquelle aucune des deux n’aurait songé ! Ou bien, pour détourner le bras d’un assassin, je peux prétendre que l’homme qu’il entend tuer est mon frère, etc. La guerre est une autre de ces exceptions, comme on l’a vu.

Sous cet éclairage, la taqiya apparaît donc licite pour les islamistes qui se considèrent en guerre contre l’Occident. Et cela vaut autant pour les terroristes qui peuvent afficher ostensiblement les mœurs du pays qu’ils entendent frapper (boire de l’alcool, manger du porc, etc.) que pour les idéologues et autres imams qui sont ainsi en droit de défendre les droits de l’homme (et de la femme) en public, tout en prêchant le contraire à leurs « frères ».

On pourrait néanmoins faire valoir que les musulmans installés dans un pays occidental adhèrent à un pacte tacite de non-agression à l’égard du pays d’accueil au terme duquel ils s’engagent à respecter ses valeurs et que trahir ce pacte est contraire à l’islam. Bien que ceci, à l’évidence, ne vaille pas pour les terroristes venus d’un pays musulman, il y aurait là un moyen de persuader les imams de prêcher en faveur de l’acceptation desdites valeurs.

°                            °

°

La conclusion de cet article sera donc la même que pour le premier. Les textes chrétiens ne sont pas moins choquants que ceux de l’islam. Ils le sont même tellement, parfois, qu’ils semblent défier le bon sens. C’est aussi vrai pour l’histoire des sept frères poussés par leur mère au martyre que pour l’apologie de l’intendant infidèle. A cet égard, on préfèrerait plutôt l’islam qui recommande la dissimulation face aux infidèles plutôt que de sacrifier sa vie pour un motif somme toute futile, et qui condamne rigoureusement la trahison. Par contre, nul ne niera que le christianisme, aujourd’hui du moins, prône véritablement l’amour et la paix conformément à la lettre des Évangiles. On n’en dira pas autant de l’islam, alors que le Coran recommande le djihad au service duquel il met la ruse et le martyre. À nouveau, il paraît donc légitime d’exiger des partisans de cette religion la clarification qui passe par une révision de leurs textes sacrés, à commencer par le Coran : non, Allah ne demande pas aux croyants d’aller guerroyer contre les infidèles et les assassins qui commettent des attentats à l’aveugle ne sont pas attendus au paradis par soixante-douze vierges mais ils rôtiront en enfer, qu’ils utilisent ou non la ruse !

 

[i] Huitième commandement : « La médisance banniras et le mensonge également », Catéchisme de l’Église catholique.

[ii] Yves I-Bing Cheng, « La parabole de l’intendant avisé », http://www.entretienschretiens.com.

[iii] Cf. J.D.M. Derrett, Law in the New Testament cité par Yves I-Bing Cheng.

[iv] Traduction de Kasimirski ; verset 27 selon d’autres traductions qui optent pour « Dieu vous avertit de le (plutôt que les) craindre ».

[v] Nous abandonnons ici Kasimirski (16, 109) dont la traduction est fautive.

[vi] Annie Laurent, « La taqiya ou le concept coranique qui permet aux musulmans radicaux de dissimuler leurs véritables croyances », http://www.atlantico.fr/decryptage/taqiya-ou-concept-coranique-qui-permet-aux-musulmans-radicaux-dissimuler-veritables-croyances-annie-laurent-2445946.html.

[vii] http://www.convertistoislam.fr/article-dossier-le-mensonge-en-islam-et-qu-est-ce-que-la-taqiya-83748295.html

[vii] Ibid.

Publicités

Christianisme et islam – (I) Du martyre

Par Michel Herland

Pour répondre aux dérives guerrières de l’islamisme radical, on a parfois suggéré la réunion d’une sorte de consistoire musulman de France qui expurgerait les textes sacrés de l’islam des passages prônant des pratiques incompatibles avec la morale laïque et républicaine. Cette proposition que nous avons nous-même défendue[i] ne se heurte-t-elle pas au constat suivant lequel non seulement la Bible renferme d’innombrables versets absolument contraires à ladite morale, mais encore la liturgie de l’Église catholique, aujourd’hui encore, reprend quelques-uns d’entre eux dans les lectures qu’elle adresse aux fidèles lors des messes ? Considérons donc deux exemples pris presque au hasard dans la liturgie des premiers jours de novembre et mettons-le en rapport avec le Coran. Dans ce premier billet sera examinée la question du martyre. Le suivant concernera la tromperie.

bibleouverte

Dimanche 6 novembre 2016 – 32ème dimanche du « temps ordinaire »

Lecture du Deuxième livre des Martyrs d’Israël
En ces jours-là, sept frères avaient été arrêtés avec leur mère. À coup de fouets et de nerfs de bœufs, le roi Antiocos voulut les contraindre à manger du porc, viande interdite. L’un d’eux se fit leur porte-parole et déclara : « Que cherches-tu à savoir de nous ? Nous sommes prêts à mourir plutôt que transgresser les lois de nos pères. » Le deuxième frère lui dit, au moment de rendre le dernier soupir : « Tu es un scélérat, toi qui nous arraches à cette vie présente, mais puisque nous mourrons par fidélité à ses lois, le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle. » Après cela, le troisième fut mis à la torture. Il tendit la langue aussitôt qu’on lui ordonna et il présenta ses mains avec intrépidité, en déclarant avec noblesse : « C’est du ciel que je tiens ces membres, mais à cause de ses lois je les méprise, et c’est par lui que j’espère les retrouver. » Le roi et sa suite furent frappés de la grandeur d’âme de ce jeune homme qui comptait pour rien les souffrances. Lorsque celui-ci fut mort, le quatrième frère fut soumis aux mêmes sévices. Sur le point d’expirer, il parla ainsi : « Mieux vaut mourir par la main des hommes, quand on attend la résurrection promise par Dieu, tandis que toi, tu ne connaîtras pas la résurrection pour la vie. 

Ce texte est une version expurgée et tronquée du récit dont l’intégralité constitue le chapitre 7 du Deuxième livre des Maccabées dans la Bible de Jérusalem. Il fait l’impasse sur les détails des supplices des quatre premiers frères (couper la langue de la victime, enlever la peau de sa tête, lui couper les extrémités et finalement la passer à la poêle), omet la mise à mort des trois derniers et particulièrement le rôle de la mère, laquelle a exhorté successivement chacun de ses fils à mourir « en vertu des espérances qu’elle plaçait dans le Seigneur ». Néanmoins, le texte tel que retenu par l’Église catholique est suffisamment violent pour mériter quelques explications. Le moins qu’on puisse dire à cet égard est que le commentaire officiel inséré dans le livret liturgique mensuel Prions en Église à la date du 6 novembre esquive la difficulté. Sans évoquer nommément la lecture du Livre des Martyrs, il se réfère à Teilhard de Chardin et à saint Paul pour tirer la leçon suivante : « Sans se dérober à la mort lorsqu’elle se présente, le chrétien est bien invité à choisir la vie à chaque instant » (op. cit., p. 47-48).

Le texte, pourtant, invitait à expliciter la position de l’Église à l’égard du martyre, ce d’autant que l’actualité présente des exemples récurrents de terroristes qui sacrifient leur vie dans des attentats au nom d’Allah. La situation décrite dans le Deuxième livre des Maccabées est bien sûr tout-à-fait différente de celle de ces assassins : les sept frères n’attaquent personne ; ils n’acceptent la mort que pour eux-mêmes. Il n’empêche que le catholique pratiquant qui écoute aujourd’hui cette lecture risque fort d’être choqué par des comportements relevant d’un fanatisme d’un autre âge. Même s’il ne saurait être directement concerné puisque son Église n’interdit pas la viande de porc, il est en droit de se demander, mutatis mutandis, si elle attend de lui qu’il s’offre en holocauste au cas où, par exemple, des islamistes le forceraient à profaner l’hostie ou à nier la divinité du Christ.

En l’absence de réponse dans le sermon de son curé, il peut consulter les textes officiels et les théologiens. Les conclusions du concile du Vatican II contiennent un paragraphe 104 intitulé « Les martyrs et les saints » :

En outre, l’Église a introduit dans le cycle annuel la mémoire des martyrs et des autres saints qui, élevés à la perfection par la grâce multiforme de Dieu et ayant déjà obtenu possession du salut éternel, chantent à Dieu dans le ciel une louange parfaite et intercèdent pour nous. Dans les anniversaires des saints, l’Église proclame le mystère pascal en ces saints qui ont souffert avec le Christ et sont glorifiés avec lui, et elle propose aux fidèles leurs exemples qui les attirent tous au Père par le Christ, et par leurs mérites elle obtient les bienfaits de Dieu.[ii]

Le martyre reçoit par ailleurs une définition précise : l’acceptation volontaire de la mort pour la foi au Christ ou pour tout autre acte de vertu rapporté à Dieu  (Dictionnaire de Théologie Catholique, col. 226).

Il est clair que l’Église, de nos jours, continue à donner les martyrs en exemple à ses fidèles. On peut néanmoins ajouter qu’elle ne leur impose pas de sacrifier leur vie. Les Évangiles offrent même un contre-exemple fameux en la personne de l’apôtre Pierre qui a pu renier Jésus par trois fois sans que cela l’empêche d’accéder à la sainteté ni même de devenir le premier chef de l’Église chrétienne.

Le 23 mai 1996, un communiqué du GIA (Groupe Islamiste Armé) revendiquait l’assassinat des sept moines cisterciens de Notre Dame de l’Atlas de Tibbhirine[iii]. Les frères se savaient menacés et l’abbé général de l’ordre, Don Bernardo Olivera les avait avertis : « L’ordre a plus besoin de moines que de martyrs. Donc vous devez tout faire pour éviter une fin dramatique qui ne servirait personne ». Le chef de la communauté de Tibbhirine, Christian de Chergé, n’était pas foncièrement en désaccord. Plus exactement, il était conscient du fait que son assassinat éventuel et celui de ses frères pourrait être exploité contre les Algériens, des musulmans qu’il n’était pas venu convertir, des croyants d’une autre foi qu’il jugeait proche de la sienne puisque vouée au même dieu. « Je ne saurais souhaiter une telle mort ; il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre…». Pourtant les moines de Tibbhyrine décidèrent de ne pas abandonner leur monastère !

Certes, Christian de Chergé et les autres frères avaient voué leur vie à leur communauté et à l’Algérie[iv]. Cependant, en demeurant sur place en toute connaissance du danger, n’ont-ils pas fait preuve d’une obstination qui s’apparente plus à de l’orgueil qu’à un acte de piété ? Or l’Église est claire à cet égard : « Il n’est pas permis de provoquer le persécuteur » (Thomas d’Aquin).

Dans son « chapitre » du 7 novembre 1995, Christian de Chergé abordait directement cette question :

On ne saurait sans fauter, dit-il, mettre son prochain en situation immédiate de tuer en le bravant directement sur le terrain où il se situe, où son aveuglement du moment l’enferme. Pour autant il n’est pas dit qu’il faille déserter ce terrain. D’ailleurs dans la plupart des cas, la chose n’est pas possible. Sauf à courir le risque d’être infidèle à ce qu’on croit, à ce qu’on est, à ce qu’on a voué, à l’urgence de la charité. 

Cette bravade à laquelle il fait allusion, c’est bien la provocation condamnée par l’Église. On voit combien l’abbé de Tibbhirine a du mal à justifier l’obstination des moines qui se savaient menacés. De fait, pour les ranger parmi ses martyrs, la théologie catholique doit introduire, à côté du martyre infligé par des persécuteurs, sans échappatoire possible autre que le reniement de sa foi, la notion de « martyre d’amour ». Ce don total de soi dont le Christ fut un exemple éclatant, Christian de Chergé l’évoquait en ces termes dans son homélie du Jeudi Saint, en 1995, un peu plus d’un an avant son exécution :

Martyre d’amour, de l’amour pour l’homme, pour tous les hommes, même pour les voleurs, même pour les assassins et les bourreaux, ceux qui agissent dans les ténèbres, prêts à vous traiter en animal de boucherie.

Le Christ s’est immolé pour le salut des hommes. Les Évangiles qui relatent la comparution de Jésus devant le Sanhédrin puis le jugement de Ponce-Pilate, ne peuvent pas en effet être compris comme une suite d’événements malheureux (commençant avec la trahison de Judas) ayant conduit à la condamnation à mort de Jésus et à sa crucifixion. Sans être obligé de suivre jusqu’au bout la thèse d’Aldo Schiavone[v] selon qui la Passion n’aurait pas été possible sans connivence entre Pilate et Jésus, il est certain que Jésus, pour sa part, a voulu sa Passion et que la parole du cantique, « Ma vie nul ne la prend mais c’est moi qui la donne », est bien conforme à la vérité (théologique).

La foi comme la pratique des catholiques (le culte rendu aux saints) accordent donc une place essentielle au martyre, à côté de quoi l’islam paraît bien plus réservé, du moins en première analyse.

°                            °

°

le-coranExtrait du Coran, sourate XLVII, « Muhammad », versets 5 à 7[vi]
… Si Dieu voulait, il triompherait lui-même [des infidèles] ; mais il vous fait combattre pour vous éprouver les uns par les autres. Ceux qui auront succombé dans le chemin de Dieu, Dieu ne fera point périr leurs œuvres. Il les dirigera et rendra leurs cœurs droits. Il les introduira dans le paradis dont il leur a parlé.

Ce texte ne fait pas référence au martyre à proprement parler. Il n’y a pas d’acquiescement à la mort au sens strict. Le texte se situe dans une perspective guerrière, celle des croisades contre les infidèles. Or, sauf si l’on est désespéré, on ne fait pas la guerre pour mourir mais pour vaincre. La mort est un risque accepté, certes, mais elle n’est qu’un risque.

La définition musulmane du martyre, au demeurant, est très éloignée de la conception courante. Le « martyre » (« shahid » – littéralement « témoin »[vii]) est une catégorie hétéroclite qui recouvre selon certains hadiths les cinq cas suivants : outre la mort au combat contre les infidèles, la mort par noyade, par suite d’une maladie du ventre, de la peste ou de l’ensevelissement sous des décombres (!)[viii]

Par ailleurs, le Coran est très clair sur le reniement. Loin d’encourager au martyre le croyant interpellé sur sa foi, il affirme que le reniement sous la contrainte n’est pas un péché.

Extrait du Coran, sourate XVI, « L’abeille », verset109[ix]
Celui qui renie Dieu après avoir eu foi en Lui –
 excepté celui qui a subi la contrainte et dont le cœur reste paisible en sa foi -, ceux dont la poitrine s’est ouverte à l’impiété, sur ceux-là tomberont le courroux de Dieu et un tourment terrible.

Que dire alors des djihadistes qui se font sauter avec une ceinture d’explosifs autour de la poitrine : ceux-là ont dit clairement oui à la mort et sont d’authentiques martyrs. Mais sont-ils des musulmans authentiques ? En d’autres termes, dans quelle mesure l’islam autorise-t-il le suicide au nom de la foi, le recommande-t-il, le valorise-t-il ? A priori, le suicide quel qu’il soit fait l’objet d’une condamnation sans appel en droit musulman. Il y a néanmoins des accommodements possibles. Ainsi Peter Heine, professeur à l’université Humboldt de Berlin, spécialiste de l’islam non arabe, rapporte-t-il la fatwa rendue par un certain Yousouf al-Qaradawi, juriste réputé, interrogé par la direction du Hamas palestinien sur les attentats-suicides : il les déclara licites, par exception, dans les terres d’islam occupées par des forces étrangères, comme Israël et la Palestine[x]. De là à ce que certains islamistes justifient les attentats-suicides où qu’ils se produisent, il n’y a évidemment qu’un pas.

°                            °

°

Les religions du Livre ont vu le jour en des temps de guerres incessantes, quand la perspective d’une mort violente faisait partie de la vie de chacun. Elle était acceptée comme une fatalité par les uns, comme un acte héroïque par les autres, parmi lesquels se recrutaient les martyrs. De nos jours, pour la plupart des occidentaux, la seule mort violent envisageable est celle qui proviendrait d’un accident de la route. Mais même en Occident où les religions ont perdu de leur influence et où l’héroïsme n’est guère valorisé, il reste des catholiques qui sont prêts à sacrifier leur vie au nom du Christ. À contre-courant des mœurs qui dominent notre société, ils sont évidemment très peu nombreux. Et surtout, les martyrs chrétiens ne font de mal qu’à eux-mêmes. Au Moyen-Orient où la modernité n’a guère eu le temps de s’installer, le retour en arrière vers un état d’esprit moyenâgeux empreint de religiosité a été aussi irrésistible que brutal. Les volontaires pour mourir « sur le chemin d’Allah » se sont multipliés, persuadés de gagner ainsi le paradis pour eux et pour leurs proches.

Il est vrai que les descriptions du paradis dans le Coran, sont faites pour séduire des esprits crédules.

Extrait du Coran, sourate LVI, « L’événement », versets10 à 25
Ceux qui ont pris le pas en ce monde dans la foi… seront les plus rapprochés de Dieu. Ils habiteront le jardin des délices… se reposant sur des sièges ornés d’or et de pierreries, accoudés à leur aise et se regardant face à face. Ils seront servis par des enfants doués d’une jeunesse éternelle, qui leur présenteront des gobelets, des aiguières et des coupes, remplis de vins exquis. Sa vapeur ne leur montera pas à la tête et n’obscurcira pas leur raison. Ils auront à souhait les fruits qu’ils désireront, et la chair des oiseaux les plus rares. Près deux seront les houris aux beaux yeux noirs, pareilles aux perles dans leur nacre. Telle sera la récompense de leurs œuvres. Ils n’y entendront ni discours frivoles ni paroles criminelles. On n’y entendra que les paroles : Paix, paix.

Qui plus est, l’accès au paradis est réputé immédiat pour les martyrs.

Extrait du Coran, sourate III, « La famille de ‘Imran », versets163 et 165
Ne croyez pas que ceux qui ont succombé dans le sentier de Dieu soient morts : ils vivent près de Dieu, et reçoivent de lui leur nourriture… Ils se réjouissent en raison des bienfaits de Dieu et de sa générosité, de ce qu’il ne laisse point périr la récompense des fidèles.
[xi]

L’idée suivant laquelle un martyr, en se sacrifiant, peut sauver avec lui ses proches fait partie de la tradition musulmane : «Le martyr sera en droit d’intercéder pour soixante-dix personnes de sa maison.» On peut voir dans ce hadith une réminiscence du christianisme qui professe non seulement que le Christ s’est immolé pour le salut des hommes mais encore que les saints et les martyrs ont la capacité d’intercéder en faveur des croyants. Quoi qu’il en soit de ce dernier point, le hadith précédent constitue pour des islamistes belliqueux une incitation supplémentaire au martyre.

« Si vis pacem, para bellum ! » Tel doit être à peu près le raisonnement de ces djihadistes : nous voulons la paix et les délices du paradis (pour nous-mêmes et ceux qui nous sont chers) ; le martyre est sans nul doute un excellent moyen de prendre le pas en ce monde dans la foi et de se distinguer aux yeux d’Allah puisque celui-ci, par l’intermédiaire du Prophète, a prôné la guerre contre les infidèles ; mourrons donc pour Allah en entraînant le plus grand nombre de mécréants dans la tombe.

La différence entre le christianisme et l’islam concernant le martyre est donc considérable sur ce point. Certes, dans les deux religions les martyrs peuvent être considérés comme des fanatiques persuadés que la mort volontaire leur apportera le salut éternel. Néanmoins chez les chrétiens il n’est pas question d’entraîner quiconque avec soi dans la mort. Ou en tout cas il n’en est plus question, car au temps des croisades il n’y avait pas de différence entre les soldats du pape et ceux du Prophète : dans les deux camps, on était prêt à mourir en massacrant le maximum d’infidèles et gagner ainsi son paradis. Mais nous ne sommes plus au temps du roi saint Louis. Aujourd’hui le catholicisme qui érige en vertu cardinale l’amour du prochain, fût-il l’ennemi comme chez les moines de Tibbhirine, cette religion qui proscrit toute violence contre un humain quel qu’il soit, apparaît aux antipodes d’un islam dont certains imams ou émirs continuent à prêcher la guerre contre les mécréants (ce qu’on nomme le « petit djihad »), quand ils n’excitent pas leurs fidèles d’obédiences différentes à s’entre-tuer. Certes, il serait absurde de prendre tous les musulmans comme des assassins en puissance. Il demeure que les horreurs proclamées dans les églises – comme la lecture tirée du Livre des Maccabées citée plus haut – n’invitent personne au meurtre, contrairement au Coran censément dicté par Dieu lui-même à Mahomet.

À partir de l’exemple du martyre, une conclusion s’impose donc : s’il n’y a pas lieu de demander aux catholiques de revoir leurs textes sacrés, cela s’impose bien pour les musulmans.

 

 

 

 

 

[i]http://mondesfrancophones.com/espaces/frances/les-fous-dallah-et-les-trafiquants-de-drogue/

[ii]À compléter par cette citation: « La cause de leur martyre, ç’a été le mépris des idoles ; le fruit de leurs souffrances et de leur martyre, ç’a été la conversion des peuples ; et enfin ce qui en fait la perfection, c’est qu’ils ne se sont pas épargnés eux-mêmes, et qu’ils ont signalé leur fidélité par l’effusion de leur sang » (Bossuet, Panégyrique de saint Victor).

[iii] Concernant l’affaire de Tibbhirine et son interprétation théologique, nous nous basons sur Christian Salenson, « Le ‘martyre’ selon Christian de Chergé : contribution à une théologie du martyre », Spiritus, mars 2006.

[iv] « Les moines cisterciens prononcent un vœu de stabilité qui les lie dans la durée à leur communauté d’élection. Ce vœu prit une dimension nouvelle comprenant la fidélité à un peuple, à des voisins, des connaissances, des amis musulmans, à l’Eglise d’Algérie » (Salenson, op. cit).

[v] Dans son livre Ponce Pilate, Fayard, 2016.

[vi] Sauf indication contraire, nous citons le Coran dans la traduction de Kasimirski (1840) qui se distingue par sa qualité littéraire.

[vii] De même martyr, en français, vient du grec μάρτυρος (márturos) qui signifie « témoin.

[viii] Hadith de Hurayra rapporté par al-Boukhari.

[ix] Nous abandonnons ici la traduction de Kamisirski évidemment fautive.

[x] Peter Heine, http://bibliobs.nouvelobs.com/en-partenariat-avec-esprit/20160504.OBS9872/l-islam-incite-t-il-au-martyre-et-aux-attentats-suicides.html

[xi] Également dans la sourate de la Génisse : « Ne dites pas que ceux qui sont tués dans la voie de Dieu sont morts. Non, ils sont vivants ; mais vous ne le comprenez pas » (II, 149).

De quoi le burkini est-il le signe ?

« Si fueris Romae, Romano vivito more ;
si fueris alibi, vivito sicut ibi »
(*)

On se souviendra de l’été dernier, en France, comme celui de l’attentat au camion sur la Promenade des Anglais à Nice et de l’affaire du burkini qui l’a suivi de peu. On est d’ailleurs en droit de penser que la passion des adversaires de ce vêtement de plage n’a été aussi vive que parce qu’il y avait eu cet attentat d’autant plus effrayant qu’il ne réclamait aucun organisation compliquée, qu’il était à la portée du premier fou (de Dieu) venu. Rien à dire de plus à son propos sinon qu’il confirme la présence constante du danger et conforte la position de tous ceux pour qui les précautions de l’État de droit ne sont plus de saison dans un « pays en guerre ».

Maillot islamiste ou simplement islamique ? Sous cette querelle de mots se cache une interrogation essentielle. Pour les « belles consciences », ce maillot ne peut être qu’islamique, une tenue parfaitement légitime, au même titre que l’abaya ou le hijab, comme il ne peut être qu’entièrement légal et conforme à la conception française de la laïcité d’afficher son appartenance religieuse dans l’espace public. Ces mêmes belles consciences font valoir, à l’inverse, qu’il est illégitime de postuler que  le port de ces tenues témoigne d’une quelconque aliénation ou soumission aux diktats d’un père, d’une mère, d’un frère ou d’un mari. À l’appui de cette thèse, on cite des enquêtes qui révèlent que « dans l’écrasante (?) majorité des cas l’initiative vient des jeunes (?) femmes »[i]. Comme si de telles enquêtes pouvaient prouver quoi que ce soit ! Ce qui est étonnant en effet, c’est plutôt que certaines de ces femmes qui portent une tenue islamique contre leur volonté, uniquement pour faire plaisir ou pour obéir à untel ou unetelle, aient la lucidité et le courage de reconnaître devant un enquêteur qu’elles vivent dans la contradiction. Afin d’éviter toute confusion nous parlerons de tenue « musulmane » à propos des femmes qui s’habillent à la mode islamique sans qu’on puisse préjuger de la signification qu’on doit lui accorder.

Londres 2016
Londres 2016

Nous reviendrons sur ce point mais, auparavant, il faut examiner les raisons pour lesquelles ces tenues importées d’ailleurs peuvent être qualifiées d’« islamistes ». A priori, seule une minorité parmi celles et ceux (puisqu’elles ont leurs équivalents masculins) qui s’habillent à la mode musulmane est constituée en effet d’islamistes authentiques, c’est-à-dire de gens qui propagent leur foi par la force ou par la ruse. Les autres usent simplement de leur liberté de religion. On rappellera ici qu’une société bien ordonnée est basée sur la tolérance réciproque. En théorie du moins car dans la réalité, comme la montré John Rawls, la démocratie libérale ne peut exister que s’il existe un « noyau dur » de règles acceptées par tous les participants de la-dite démocratie, même s’ils les considèrent comme mauvaises. Par exemple, alors que, incorporé dans l’armée de mon pays, j’ai le droit de tuer un soldat de l’armée adverse, de retour chez moi il m’est interdit de tuer un voleur qui veut s’en prendre à ma propriété : bien qu’en désaccord sur le principe, un partisan de l’auto-défense s’abstiendra d’attenter à la vie du voleur s’il est un citoyen respectueux des règles. Rousseau appelait cela la soumission à la volonté générale ; on peut dire aussi plus simplement la dictature de la majorité. Concernant les adeptes de la religion musulmane, cela signifie en particulier qu’ils ne peuvent prétendre à la fois vivre dans une démocratie libérale et sous le régime de la charia.

De fait, les musulmans de France ne demandent pas cela. Ils se contentent d’invoquer le principe de tolérance à l’appui de leurs revendications. Nouvel exemple : selon certains musulmans, ceux qui se manifestent en tant que tels, puisque l’école de la République est l’école de tous, elle se doit de respecter toutes les croyances et offrir des menus hallal à la cantine. Deux réponses diamétralement opposées sont alors possibles de la part des autorités : 1) au nom de la tolérance, on acceptera de différencier les menus suivant les croyances ; 2) au nom du « noyau dur », on rappellera que l’école est le lieu privilégié où se constitue une appartenance commune et que les différences n’y ont pas leur place. Cette ambivalence explique pourquoi une question comme celle des menus hallal fait encore débat.

Revenons aux tenues vestimentaires. Sous le règne de Louis XIV, où l’on n’était pas en démocratie, le principe de la liberté vestimentaire était déjà bien ancré. « Veuillez cacher ce sein que je ne saurais voir », dit Tartuffe à Dorine : celle-ci a beau jeu de lui répondre qu’elle s’habille comme elle veut et qu’il n’a qu’à regarder ailleurs. Le contenu de cette liberté, cependant, est variable selon les lieux et les époques. Aussi tard qu’après la deuxième guerre mondiale, une femme (catholique ou non) ne serait pas entrée dans une église tête nue ; ce n’est plus le cas aujourd’hui. Dans l’Antiquité les dames grecques ne se montraient pas en public sans se couvrir la tête, contrairement à leurs esclaves, etc. À ce propos, il serait erroné de croire que l’histoire de la mode, en Europe, soit celle d’une tolérance grandissante vis-à-vis de la nudité : après la Renaissance et les siècles suivants, au cours desquels les dames pouvaient montrer généreusement leur gorge, un retour du puritanisme, en particulier sous la IIIe République, les a contraintes à dissimuler entièrement leur corps sous des étoffes, sombres le plus souvent, comme nous l’enseignent les tableaux et les cartes postales de cette époque[ii]. Aujourd’hui les affiches, les maillots minimalistes sur les plages inclinent à penser que la nudité n’est plus vraiment un tabou.

Dans cette conjoncture, le spectacle de femmes de plus en plus nombreuses en tenues musulmanes ne peut que choquer dans un pays qui par ailleurs n’a pas de tradition multiculturelle et qui se montre prompt à se raidir en présence des manifestations d’autres cultures qu’il interprète comme « ostentatoires ». Mais le sont-elles vraiment ? La question ne se confond pas avec celle de la liberté de choix. Qu’elle soit libre ou non, en effet, la démarche n’est pas du tout la même selon qu’il s’agit d’un comportement avant tout culturel ou d’une posture revendicative. Dans le premier cas, elle s’explique par le conformisme social, la crainte de provoquer la concupiscence des hommes, un souci d’humilité, etc. Dans le second cas, elle correspond à une volonté que l’on peut dire politique d’affirmer la présence de l’islam dans un pays jugé hostile.

Afghanistan d'hier et d'aujourd'hui
Afghanistan d’hier et d’aujourd’hui

Cela nous ramène à l’interrogation initiale. Un acte volontaire n’est pas nécessairement un acte libre. En d’autres termes, ce n’est pas parce que certaines femmes (souvent jeunes) affichent leur appartenance à l’islam qu’elles ont choisi librement leur religion. Nul besoin de recourir à une démonstration pesante : une conversion isolée à une pratique religieuse intégriste peut éventuellement être un acte réfléchi et « libre » (on n’entrera pas ici dans le débat philosophique sur l’existence de la liberté) ; lorsqu’il s’agit d’un phénomène sociologique qui s’explique aussi bien au niveau mondial par la recrudescence d’un islam combattant qu’au niveau national avec la multiplication des mosquées où sévissent des prédicateurs exaltés, il est impossible de parler d’un acte libre. De même s’interdirait-on de penser qu’à l’époque du catholicisme triomphant, la majorité des jeunes gens et filles qui entraient dans des séminaires ou des monastères le faisaient en toute liberté…La réponse à cette question dépend évidemment de l’environnement dans lequel se situe celle qui s’habille ainsi. Il existe désormais des quartiers entiers à la périphérie de nombreuses villes où les femmes vêtues à la mode musulmane sont majoritaires ou quasi-majoritaires.  On ne saurait dire, alors, qu’elles provoquent ; elles sont au contraire dans une attitude de soumission à la norme de leur quartier. C’est en réalité lorsque des femmes ainsi vêtues se déplacent en dehors de ces quartiers qu’elles choquent et que se pose la question de savoir si elles le font volontairement ou pas. Il est vraisemblable qu’il s’agisse alors d’une démarche volontaire. Sorti(e) de son quartier, chacun(e) retrouve sa liberté et peut dès lors se changer pour s’habiller à l’occidentale. Quand on voit déambuler un groupe de trois ou quatre jeunes filles dont une seule est voilée, il serait bien improbable qu’elle ne le fasse pas volontairement et dans un but de démonstration. Alors que ses camarades passeront le plus souvent inaperçues, elle est en effet la seule qui se fera immanquablement remarquer : par un retournement ironique, le vêtement censé être une marque de discrétion devient au contraire le plus ostentatoire.

Une telle réponse apporte évidemment de l’eau au moulin de ceux qui sont partisans de réprimer toute manifestation publique de l’islam et voient dans la tenue islamique le symbole d’une certaine aliénation de celle (ou celui) qui la porte. Plus généralement, ils entendent persuader les musulmans que leur religion, dans ses formes les plus voyantes, est incompatible avec les règles du savoir-vivre dans la démocratie à la française ; ce qui revient à assimiler l’islam intégriste à une dérive sectaire. C’est ainsi qu’on a décidé d’expulser les imams étrangers qui colportent un islam obscurantiste et vindicatif.

Le Conseil d’État a tranché quant à lui en faveur du burkini sur la base d’une définition restrictive du trouble à l’ordre public. La position opposée apparaît pourtant légitime si l’on se demande de quoi le burkini ou les tenues musulmanes en général sont le signe. Il n’est pas abusif en effet de considérer que leur prolifération récente traduit un retour nauséabond du religieux, l’invasion d’un islamisme combattant qui entretient chez ses adeptes le refus d’accepter les règles au fondement de notre démocratie.

Septembre 2016

(*) « Si tu es à Rome, vis comme les Romains ; si tu es ailleurs, vis comme on y vit » (attribué à saint Ambroise).

[i] Farhad Khoroskhavar, sociologue à l’École des Hautes Études (Le Monde, 9 septembre 2016), qui ne cite aucun chiffre.

[ii] La loi de 1905 apparaît à cet égard comme la réaction à une contrainte religieuse excessive.

Complément : Le terrorisme religieux

 

« Allah est venu à eux par où ils ne s’y attendaient point 
et a lancé la terreur dans leurs cœurs »
(Coran, 59-2, verset cité par Daech dans le communiqué
revendiquant les attentats du 13 novembre 2015).

djihadisteTerrorisme ? Encore faut-il s’entendre sur la définition. Proposons celle-ci : toute action qui vise délibérément des civils anonymes, cherchant ainsi à semer la terreur dans la population pour faire triompher une cause. Bien que s’affranchissant des « lois de la guerre », le terrorisme, qui est l’arme des faibles, est présent de manière habituelle dans les guerres asymétriques. Quand les Israéliens envoient leurs bombardiers sur Gaza, des Palestiniens se font sauter avec tous les passagers d’un autobus. De même pour Daech : en riposte aux bombardements aériens de la coalition occidentale, des Russes, etc., il mobilise des kamikazes chargés de tuer des civils à l’aveugle. Il ne s’agit pas ici de savoir qui a raison ou qui a tort dans les conflits en question, seulement de comprendre que le terrorisme est inévitable dès qu’un conflit met face à face un camp équipé de tout l’armement moderne (système satellitaire, drones, chasseurs bombardiers, etc.) et un autre camp ne disposant que d’armes légères. C’est seulement en démontrant que, malgré sa faiblesse en matière d’armement traditionnel, il est capable d’infliger des pertes insupportables au camp ennemi, qu’il peut espérer renverser le rapport de forces. Faute de pouvoir attaquer les militaires, il s’en prend aux civils.

On remarquera que, d’après la définition précédente, des armées conventionnelles peuvent également pratiquer des actes terroristes dès lors qu’elles visent principalement les civils. Tel fut le cas à Hiroshima ; il y en a bien d’autres. La « guerre totale », dans la mesure où elle attaque des cibles civiles, englobe donc des pratiques terroristes. Inversement, les anarchistes du XIXe siècle n’étaient pas vraiment des terroristes mais des révolutionnaires puisqu’ils s’en prenaient à d’éminentes personnalités incarnant la société qu’ils combattaient. On peut en dire autant de la RAF (Rote Armee Fraction) en Allemagne, ou d’Action Directe en France, pour certaines de leurs actions au moins. Et de même, bien sûr, les résistants dans la France occupée pendant la deuxième guerre mondiale (tandis qu’Oradour est bien un acte terroriste de l’armée allemande).

La France étant engagée dans la lutte contre Daech, il est certes navrant mais inévitable qu’elle soit la cible d’actes terroristes. On ne se lance pas dans une guerre sans en accepter les conséquences, que cette guerre soit « juste » ou qu’elle ne le soit pas. La question intéressante est ailleurs. Parmi les soldats de Daech en Syrie, comme parmi les terroristes qui sévissent en France ou dans d’autres pays, il y a des Français ou des Européens (souvent d’origine immigrée mais pas toujours). Comment en sont-ils arrivés là ?

Cette question a déjà fait couler beaucoup d’encre, animé bien des débats à la radio ou à la télévision. Cette contribution vise simplement à resituer ces débats dans une perspective un peu plus large. Dans une société (relativement) bien ordonnée, les institutions privées (comme la famille, le club sportif, etc.) ou publiques (au premier chef l’école) inculquent aux futurs citoyens les dispositions sociales nécessaires à un fonctionnement (relativement) harmonieux : tolérance réciproque, respect de l’autorité et de ses représentants (professeurs, policiers,…), etc. Il y a bien des individus rétifs à ce dressage mais ils sont peu nombreux et se cantonnent dans une délinquance ordinaire qui ne met pas la société en danger. Il en va autrement lorsque des ressortissants d’un pays se font recruter par une armée étrangère et se mettent à massacrer leurs concitoyens. On n’imagine pas que cela puisse se produire sans l’auxiliaire d’une idéologie perverse.

Reste à comprendre pourquoi de jeunes Français se laissent séduire par la variante criminelle (kharijite takfiriste) de l’islam promue par Daech. Si des cas de figures différents peuvent se présenter, le plus caractéristique est celui d’une personnalité fragile qui transcende les frustrations dues à sa situation sociale dans ce qu’elle considère comme un acte héroïque et salvateur.

Voici donc des jeunes gens qui ont été scolarisés, soignés et – s’ils appartiennent à la frange la plus pauvre de la société – nourris et habillés aux frais de la nation. On attendrait donc qu’ils démontrent à son égard de l’attachement, de la reconnaissance plutôt que de la haine. « La France, je lui dois tout », disent parfois ceux qui, partis de rien, ont réussi leur intégration à la société française. Ceux qui s’engagent dans le jihad ne l’ont pas réussie, à l’évidence. Il faut ici mettre en accusation au premier chef l’école de la République, qui ne remplit pas comme elle le devrait sa double mission d’instruction et d’éducation. Tous les parents responsables se souviennent qu’ils ont dû accompagner, à des degrés certes divers, les études de leurs enfants, que ces derniers livrés à leurs seuls maîtres ne progressaient pas ou pas suffisamment. La désaffection à l’égard de l’école publique prend ainsi l’allure d’une véritable fuite : des écoles privées étiquetées chrétiennes accueillent désormais les rejetons de familles d’enseignants de l’école laïque ou de familles musulmanes. Pour les autres, il ne reste que l’école primaire, le collège et le lycée publics de leur secteur. Si les parents sont attentifs et soucieux de la réussite scolaire, celle-ci y reste possible quoique bien plus aléatoire qu’ailleurs, sachant que les enseignants, dans les quartiers dits difficiles, ont souvent renoncé à traiter l’intégralité du programme et s’estiment suffisamment satisfaits lorsqu’ils réussissent à « tenir » leurs classes. Des films (Entre les murs, La Jupe) portent témoignage de cet état invraisemblable quoique malheureusement bien réel de notre Éducation nationale. Dans ces quartiers, le bon fonctionnement des établissements publics semble suspendu au charisme du directeur, à la motivation exceptionnelle de l’équipe pédagogique. Ailleurs, le découragement est la règle et les résultats sont à l’avenant. En France plus qu’ailleurs, les performances des élèves sont corrélées avec le milieu social. Les tests PISA nous placent dans les rangs peu enviables des pays riches les moins bien classés et les grandes écoles où se forment nos élites sont de plus en plus sélectives socialement.

Que peuvent faire les élèves en situation d’échec, ces élèves qu’on n’a pas su correctement encadrer, intéresser, pour leur donner le goût de l’étude ? Quels que puissent être leurs fanfaronnades, ces jeunes vivent leurs mauvais résultats – même s’ils en sont partiellement responsables – comme une violence. Ils sont en réalité les parias d’un système qui les rejette. Puisqu’ils ont pourtant, comme nous tous, un besoin de reconnaissance, c’est au sein de la bande de leur quartier qu’ils le satisferont le plus facilement. D’autres se donneront à fond au sport mais, comme à l’école, le résultat demeurera plus aléatoire.

Et la religion dans tout ça ? La reconnaissance par les pairs de la bande de demi-voyous ou de voyous tout court de la cité n’est pas toujours suffisante. Certains graviront les échelons de la délinquance. Les autres ne pourront se débarrasser de la conviction qu’ils demeurent les parias de la société, comme ils l’étaient de l’école. Pour certains d’entre ceux-là, la religion apparaîtra alors comme le moyen de retrouver l’estime d’eux-mêmes. Pas n’importe laquelle : une religion obligeant à suivre une règle de vie rigoureuse, à adopter une pureté revendiquée et qu’on affiche avec ostentation par la prière, par son costume et plus généralement dans son comportement quotidien. Cela réduit le choix, en pratique, à l’islam le plus intégriste. Faute d’être accepté par la société, on se résout à s’en abstraire et à se tourner vers Dieu, obéissant ainsi – mais sous une sorte de contrainte – au pieux conseil de Pascal :

« Nous sommes plaisants de nous reposer dans la société de nos semblables : misérables comme nous, impuissants comme nous, ils ne nous aideront pas. On mourra seul. Il faut donc faire comme si on était seul ; et alors, bâtirait-on des maisons superbes, etc. ? On chercherait la vérité sans hésiter » (Pascal, Pensées, 211).

À partir de là, deux voies s’ouvrent au croyant : la paix ou la guerre. Les musulmans intégristes vivent intensément dans l’espérance du salut, contrairement aux musulmans ordinaires qui n’y pensent pas tous les jours et ne prennent pas tous les interdits du coran au pied de la lettre. De ce fait, l’intégriste est prosélyte par nature. Détenteur de la seule vraie foi, il considère comme de son devoir d’amener ou de ramener à elle ceux qui l’ignorent ou s’en sont éloignés. C’est ainsi que des missionnaires chrétiens sont partis en toute « bonne foi » évangéliser les « indigènes ». Dans la France d’aujourd’hui, les membres du courant piétiste Tabligh (comme par exemple le père d’Ismaël Omar Mostefaï, l’un des terroristes du 13 novembre) œuvrent dans ce sens et diffusent le message d’un islam pacifique. Il n’en va pas de même du courant salafiste, soutenu par l’islamisme wahhâbite saoudien[i], qui prône un islam conquérant, même si, évidemment, tous les salafistes n’ont pas la vocation du terrorisme, la tendance dite « quiétiste » prônant même exactement le contraire.

Il faut ici faire justice de l’assertion suivant laquelle les terroristes ne seraient pas des « vrais » musulmans. Des terroristes qui se font sauter en criant « Allhaou Akhbar », qui respectent les cinq piliers de l’islam, une organisation qui justifie ses actions par le coran, sont tout aussi musulmans que les croisés et les inquisiteurs du Moyen-Âge ou les massacreurs de la Saint-Barthélémy étaient catholiques, même si – évidemment – un esprit sain ne peut que réprouver de telles manières de manifester sa religion.

Bien que le choix du jihad guerrier ne concerne qu’une infime minorité de croyants, poussés par leur idiosyncrasie personnelle, on ne saurait pour autant dédouaner la religion. Les prêches eschatologiques, l’idée suivant laquelle il faut éradiquer le mal par le mal et faire advenir ainsi un monde meilleur, offrent à des jeunes convertis désœuvrés, avec un passé de délinquant (tel était le cas de Mostefaï, six fois condamné), un alibi pour passer à la vitesse supérieure : l’occasion de libérer leurs pires instincts tout en s’assurant une place au paradis.

Parmi les jeunes qui se tournent vers le terrorisme, tous cependant n’étaient pas violents avant de se tourner vers l’islam intégriste. Si ce dernier apporte à ses zélotes une certaine estime de soi, celle-ci est combattue par le message que la société continue de leur renvoyer. Le nouvel habitus qu’ils se sont forgés grâce à la pratique rigoureuse de l’islam n’est en effet pas mieux considéré par la société française, massivement laïque, que celui des gangs des cités. Peut-être moins, en fait, car autant le malaise des banlieues est compréhensible par beaucoup de Français, et de ce fait au moins partiellement excusable, autant le comportement des barbus en djellabas et de leurs épouses dissimulées sous le voile intégral lui demeure inintelligible. On conçoit alors que la stigmatisation dont ils font l’objet pousse certains croyants, au départ sincèrement pacifiques, à se radicaliser. Qu’on le déplore ou non, il faut admettre que l’islam intégriste n’est pas soluble dans la société française. Et en tirer les conséquences qui s’imposent.

Michel Herland

i Les revenus pétroliers annuels de l’Arabie saoudite s’élèvent à 300 milliards de dollars pour 30 millions d’habitants (ceux du Qatar à 100 milliards pour 300000 Qataris) à comparer, par exemple, avec le budget de l’Éducation du gouvernement égyptien qui s’élève à 10 milliards de dollars pour 90 millions d’habitants (cf. Thomas Piketty, « Le tout-sécuritaire ne suffira pas », Le Monde, 22-23 novembre 2015). Voir aussi, Kamel Daoud : « l’Arabie saoudite, c’est Daech qui a réussi », cité par Gilles Kepel dans Le Temps (Genève) du 26 novembre 2015.

Source : mondesfrancophones.com (http://mondesfrancophones.com/espaces/frances/le-terrorisme-religieux/)

Complément : Face à l’islamisme, quelle politique ?

Les fous d’Allah et les trafiquants de drogue

Je suis CharlieLes événements tragiques du mois de janvier 2015 ont provoqué chez quelques intellectuels classés à gauche une réaction paradoxale, que l’on peut identifier au communautarisme le plus extrême : l’État ne devrait pas seulement une forme de respect minimale aux cultures minoritaires, y compris les religions (ce qui est conforme au consensus national), il deviendrait comptable de la survie culturelle de chaque communauté. Qui plus est, nous serions, nous les Occidentaux, et les Français en particulier, collectivement responsables de ces événements et l’islam n’aurait rien à y voir.

Il suffit pourtant de réfléchir un tout petit peu pour comprendre que si les politiques suivies en  France sont, pour partie au moins, à l’origine, d’un certain nombre des difficultés que rencontrent beaucoup de membres de la minorité musulmane, ces politiques ne sont pas responsables du djihad ici ou ailleurs. D’une part parce que la montée de l’intégrisme musulman est un phénomène global. D’autre part parce que, en France même, les ratés de l’assimilation ne se sont pas tous rangés sous la bannière d’un islam revanchard et cruel. Seuls l’ont fait des individus psychiquement fragiles, accessibles à un discours aberrant. Les autres s’en tirent d’une manière autrement rationnelle. Appâtés comme nous tous par les délices de la société de consommation, ils se sont mis en quête de moyens pour assouvir leurs besoins et sont tout de suite tombés sur le commerce des produits illicites comme étant le plus facile. Une économie parallèle s’est développée, qui arrange tout le monde, ou presque (et c’est pourquoi – quelles que soient les rodomontades ministérielles – elle ne risque pas d’être démantelée dans un avenir prévisible).

Face aux revendications constantes des musulmans (il s’agit évidemment de ceux qui se font entendre, non des tièdes qui ne gênent personne), la République Française – pour autant qu’elle existe encore en dehors des discours creux des politiciens – doit affirmer franchement sa position. La Grande-Bretagne, avec ses quartiers patrouillés par des milices intégristes, peut nous servir de contre-exemple. Dans une démocratie libérale, la menace islamiste ne se résume pas aux attentats, ses valeurs fondatrices sont menacées, à savoir, selon Michel Waltzer dans une chronique récente : « la liberté individuelle, la démocratie, l’égalité des sexes, le pluralisme religieux » (Le Monde du 8 mai 2015).

La solution de Waltzer (qui défend un multiculturalisme modéré) consisterait à « collaborer avec les musulmans, pratiquants et non pratiquants, qui combattent le fondamentalisme, et à leur apporter le soutien qu’ils demandent ». Il recommande donc, de facto, de céder davantage aux demandes communautaristes. Comment n’a-t-il pas perçu que sa proposition, si elle était suivie, ne ferait que conforter ceux qu’il appelle les « fanatiques » dans leur entreprise de conquête ?

burka1Une République laïque se doit d’identifier les croyances incompatibles avec elle. Tant que les musulmans de stricte obédience considèreront que le Coran est la retranscription authentique de la parole divine, il y aura des fous furieux qui prendront au pied de la lettre les versets criminogènes. Exemple : « Quand vous rencontrerez les infidèles, tuez-les jusqu’à en faire un grand carnage et serrez les entraves des captifs que vous aurez faits » (Sourate 47, verset 4 ; voir également 4, 86 ; 9, 5 ; 48, 16). Laissons de côté la religion juive – qui a sa part de violence mais qui pèse de moins en moins en France – et considérons par contraste la religion chrétienne centrée autour de la figure d’un dieu sauveur. On n’oublie pas les atrocités commises par leurs ancêtres mais force est de reconnaître qu’il n’y a rien de plus inoffensif que les chrétiens d’aujourd’hui, qui prônent l’amour du prochain[i]. Selon les Évangiles, la religion est subordonnée à l’État (« rendez à César ce qui est à César », Mathieu 22, 21) et toute violence est bannie, même pour se défendre (« si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre », Mathieu 5, 39). Il faudrait se ranger parmi les « laïcards » les plus enragés pour vouloir anéantir une doctrine aussi lénifiante ! L’islam, c’est une autre affaire. La République laïque est en droit d’exiger que le Coran et les hadiths soient expurgés de tout contenu susceptible de servir d’alibis à des dérives criminelles et plus généralement aux atteintes aux droits humains. On pense d’abord aux femmes dont l’infériorité est consacrée dans le Coran. Voir en particulier le verset 4, 38 : « Les hommes sont supérieurs aux femmes en raison des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-là au-dessus de celles-ci » (également 2, 223 et 43, 18), ce qui se traduit par un ensemble de règles moyenâgeuses concernant par exemple la polygamie, la répudiation ou l’adultère[ii], des règles contraires à notre code civil et qui devraient être clairement abolies par les autorités représentatives de la religion musulmane en France.

Il ne serait pas nécessaire de passer par un tel aggiornamento officiel si les musulmans de France étaient tous sur une ligne modérée, moderne, compatible avec notre « libéralisme politique »[iii]. Il n’en est rien. On assiste au contraire à une régression : la transformation, au cours de la dernière décennie, des quartiers à majorité (ou forte minorité) musulmane se constate à l’œil nu dans les barbes des hommes, les habits masculins et féminins.

Ne confondons pas ces manifestations de plus en plus visibles de l’intégrisme musulman et les difficultés des banlieues. Les premières ont une cause exogène (l’islamisme est un phénomène qui a sa source ailleurs et se développe chez nous par contagion) alors que les secondes ont une cause endogène (le chômage de masse, la crise de l’école, etc.). Elles appellent des réponses politiques distinctes. Contrairement à ce que veulent nous faire croire certains esprits généreux mais naïfs, il ne suffira pas de résoudre les problèmes sociaux des banlieues pour éradiquer du même coup le cancer de l’intégrisme islamiste.

 

[i] Évangile de Jean (15, 12). Jésus a retenu ce précepte déjà dans l’Ancien Testament (Lévitique, 19,18).

[ii] Voir l’ensemble des sourates 4 et 24.

[iii] Théorisé par John Rawls : la démocratie libérale admet que ses citoyens adhèrent des conceptions divergentes du Bien, à condition qu’ils se retrouvent tous sur certaines valeurs qui sont grosso modo celles des droits de l’homme (Libéralisme politique, PUF, 1993).

Source : Michel Herland : « Les fous d’Allah et les trafiquants de drogue » (http://mondesfrancophones.com/espaces/frances/les-fous-dallah-et-les-trafiquants-de-drogue/)

Note d’intention rétrospective

 

Retour sur « L’Esclave »[i] ou qu’est-ce que la littérature ?

Théodore Chasseriau - HaremL’écriture romanesque est un acte spontané. L’auteur se découvre capable d’une imagination dont il ne se croyait pas capable ; il donne naissance à des personnages bientôt dotés d’une autonomie propre, si bien qu’il ne sait plus si c’est lui qui les conduit ou s’il est conduit par eux[ii]. Autant dire que l’auteur n’est pas le mieux placé pour expliquer ce qu’il a voulu dire ; c’est pourquoi la lecture des critiques s’avère souvent si déroutante pour lui. Comme l’explique fort bien Jean-Paul Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?[iii], le roman n’existe que par la rencontre de la subjectivité du l’auteur avec celle d’un lecteur. Celles-ci étant différentes, parfois très éloignées, voire incompatibles, il n’est pas surprenant que le premier, parfois, ne retrouve rien de ce qu’il croyait avoir voulu exprimer dans les commentaires des critiques littéraires et plus généralement de ses lecteurs.

On connaît peut-être la formule surprenante de Jean-Paul Sartre, toujours dans Qu’est-ce que la littérature ? : « Ecrire c’est à la fois dévoiler le monde et le proposer comme une tâche à la générosité du lecteur ». Formule a priori surprenante que le philosophe complète ainsi : « L’écrivain en appelle à la liberté du lecteur pour qu’elle collabore à la production de son ouvrage ». Représentons-nous le livre comme un rocher – surtout s’il est un peu difficile – qu’il s’agit de gravir. Cependant la lecture, demeure un acte libre : le lecteur est en droit de décréter que le livre n’en vaut pas la peine (trop mauvais ou trop exigeant)… à la condition toutefois d’avoir au moins essayé (c’est là sa générosité), puisqu’un livre négligé est un objet mort, voué au pilon ou à « la critique rongeuse des souris »[iv] (Marx).

Continuer la lecture de Note d’intention rétrospective

Complément : Les religions et la violence

La violence est-elle soluble dans la religion ?

Dessin de Cabu
Dessin de Cabu

 – Par Michel Herland –

L’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo par deux meurtriers se réclamant d’Allah, puis l’attentat contre un supermarché kasher, obligent à s’interroger sur les liens entre la religion et la violence. Les quelques brèves remarques qui suivent, écrites dans l’urgence, ne prétendent pas faire le tour de la question mais devraient contribuer à l’éclairer.

À quoi servent les religions ? Aujourd’hui comme hier, leur fonction première, celle qui leur permet de trouver facilement des fidèles, est de rassurer. Tout le monde n’a pas l’âme d’un stoïcien pour accepter la mort avec sérénité. Dans les religions primitives le culte des ancêtres traduit la croyance dans une vie après la mort. Les religions du Livre promettent la vie éternelle. Mais tout le monde n’ira pas au paradis : il faut le mériter en respectant toute une série d’interdits et d’obligations. La religion remplit donc aussi une fonction sociale, celle de discipliner les croyants. Les sociétés archaïques étaient toutes religieuses sinon théocratiques.

L’humanité progresse. L’esprit rationnel se substitue peu à peu à la mentalité magico-religieuse. « Peu à peu » donc pas partout et pas chez tous. Les sociétés contemporaines sont loin d’avoir entièrement basculé dans « l’âge scientifique », comme l’espérait Auguste Comte ; elles voient cohabiter d’une part des rationalistes, lesquels admettent qu’ils n’y ait pas de réponse pour toutes les questions et font profession d’agnosticisme, et d’autre part des croyants qui acceptent les réponses aux questions essentielles apportées par leur religion, même si elles n’ont pas de fondement rationnel.

Continuer la lecture de Complément : Les religions et la violence

« Soumission » : Houellebecq a-t-il plagié « L’Esclave » ?

17 janvier 2015

 

Houellebecq caricaturePar Michel Lercoulois

Le déferlement inouï d’articles de presse consacrés au dernier livre de Michel Houellebecq avant même sa parution (1) devrait plutôt décourager toute nouvelle critique mais, en réalité, les articles publiés, pour la plupart obnubilés par le « pitch », ne s’intéressent pas à l’écriture. Il est donc légitime d’examiner Soumission d’un peu près. La tentation est d’autant plus grande qu’un autre roman, L’Esclave, publié quelque temps auparavant par Michel Herland, traite d’un sujet très semblable. La ressemblance des thèmes se retrouve-t-elle au niveau de la forme ? On ne voit pas a priori pourquoi il en irait ainsi. La comparaison révèle pourtant de nombreuses proximités sur ce plan-là également.

Les deux auteurs imaginent que la France passera sous la coupe des islamistes : chez M. Houellebecq, ce serait pour demain (2022), chez M. Herland pour après-demain (2090). Le narrateur est dans les deux cas un universitaire, professeur de littérature chez Houellebecq, de philosophie chez Herland. La différence principale, ici, tient à la place du narrateur. Chez Houellebecq il s’exprime à la première personne, il vit les événements qui portent un musulman à la présidence de la République et les changements qui en résultent pour le pays et pour lui-même. Chez Herland le roman d’anticipation est écrit à la troisième personne par le professeur philosophe, prénommé lui aussi Michel, lui-même personnage d’une histoire censée se dérouler de nos jours et qui nous sera racontée une deuxième fois à travers les lettres que lui adresse son amante, Colette, après leur séparation.

La construction de L’Esclave est donc infiniment plus complexe que celle de Soumission. La similitude entre le Michel de Herland et le narrateur (jamais nommé) de Houellebecq n’en est pas moins frappante. D’abord ils développent tous les deux un tropisme coupable envers leurs étudiantes les plus jolies. Nous avons déjà évoqué la Colette de Michel et nous faisons, chez Houellebecq, la connaissance de Myriam. A ce propos il faut relever une autre coïncidence : l’esclave, chez Herland, le personnage qui justifie le titre de son roman, se nomme Mariam, qui n’est qu’une autre manière d’écrire Myriam, et elle deviendra elle aussi, après quelques péripéties, la maîtresse d’un professeur d’université, Emmanuel. Ce dernier, contrairement au narrateur de Houellebecq, ne choisit pas de collaborer, il se replie dans un village perdu des Pyrénées avec quelques autres qui refusent le nouveau régime (la différence entre les deux attitudes, néanmoins, n’est pas aussi marquée qu’on pourrait le croire – voir in fine).

Les relations sexuelles entre le maître et son étudiante sont décrites avec « complaisance » dans les deux livres. Avec quand même une différence notable de ton. Houellebecq fait du Houellebecq : chez lui, le sexe est une obsession ; en cas de manque, ses personnages ont recours aux amours tarifées, le coït est toujours un peu sordide, même lorsqu’il essaye de le décrire comme quelque chose de sympathique. « Tu m’as apporté un cadeau ? » demandai-je […] « Je vais te faire une pipe, dit-elle, une très bonne pipe. Viens assieds-toi sur le canapé. » J’obéis, la laissai me déshabiller […] elle s’agenouilla et commença à me lécher les couilles tout en me branlant à petits coups rapides. « Quand tu veux, je passe à la bite… » dit-elle, s’interrompant un instant. J’attendis encore, jusqu’à ce que le désir devienne irrésistible, avant de dire : « Maintenant » (p. 101). Sic (!)

On croirait facilement, à lire Houellebecq, que la femme est un simple objet au service du plaisir masculin (position défendue explicitement dans le passage sur Histoire d’O, p. 260). Rien de tel chez Herland, le sexe y est toujours décrit comme une fête et lorsque l’amour l’accompagne, il devient rencontre des âmes autant que des corps, une expérience qui relève du sacré : « Soudain, il ne parlait plus. Il s’est approché d’elle, couchée sur le dos, lui a écarté les cuisses et l’a pénétrée d’un coup. Il a posé ses lèvres sur les siennes, fugitivement, puis il s’est mis à bouger en elle, très lentement. Il s’est  mis à lui dire des mots tendres, des mots d’amour, de passion, il pleurait, il sanglotait, il criait qu’elle était sa femme, qu’il ne la laisserait jamais partir […] Mariam, de fait, se sentait sa femme et lorsqu’il lui a demandé s’il pouvait se vider en elle, elle lui a simplement répondu, entre deux halètements, oui, mon amour. Pendant ces quelques semaines, sans qu’elle s’en rendît compte, le désir d’Emmanuel s’était développé en elle, en même temps qu’un tendre sentiment qui expliquait aussi bien son manque de résistance ce soir là et qu’elle eût éprouvée tant de plaisir à le laisser lui faire l’amour » (p. 287).

Les personnalités des principaux personnages masculins sont à l’avenant. L’auteur de L’Esclave s’est visiblement amusé à les peindre comme des séducteurs de la collection Arlequin. Voici Michel, dans les souvenirs de Colette : « J’aimais tout chez toi, ton look branché, ta gueule de mec qui veut faire croire qu’il n’a peur de rien, ce qui était immédiatement démenti par la tendresse de ton sourire, tes yeux de chat,… » (p. 13). Emmanuel, l’incarnation romanesque de Michel, n’a rien à lui envier : « Même vêtu d’un pantalon de velours élimé, d’un polo fatigué et de chaussures de montagne, il est incontestablement bel homme ; il a quelque chose d’un sage et, en même temps, un pétillement au fond de ses yeux laisse deviner qu’il aime l’humour et pratique une certaine joie de vivre » (p. 212). Rien de tel, évidemment, chez Houellebecq, adepte résolu de l’autodérision. Son narrateur, copie fidèle de l’auteur, est perpétuellement découragé et prompt à noyer son vague à l’âme dans l’alcool. Un exemple parmi d’autres du tableau qu’il donne de lui-même – l’université est fermée, il se retrouve donc sans emploi et sans son « réservoir » habituel d’étudiantes : « J’étais dans la force de l’âge, comme j’ai dit ; et si, après quelques semaines d’un dialogue laborieux [sur Meetic] où certains moments d’enthousiasme au sujet de n’importe quoi – mettons par exemple les derniers quatuors de Beethoven – seraient provisoirement parvenus à dissimuler un ennui croissant et global, à faire miroiter l’espérance de moments magiques ou d’une complicité faite d’émerveillements et d’éclats de rire, si après ces quelques semaines je me décidais à rencontrer l’une de mes nombreuses homologues féminines, que pourrait-il s’ensuivre ? Panne érectile d’un côté, sécheresse vaginale de l’autre ; il valait mieux éviter ça » (p. 185). On serait tenté de lui appliquer le jugement de Ninon de Lenclos à l’encontre de son amant Charles de Sévigné : « C’est une âme de bouillie, […] c’est un corps de papier mouillé, un cœur de citrouille fricassé dans la neige » (2).

couv 1Le narrateur, chez Houellebecq, comme, chez Herland, Michel et Emmanuel (deux personnages qui n’en font qu’un en réalité, Michel s’identifiant à l’évidence à sa créature) ont pourtant un autre point commun qui mérite d’être relevé : ils sont passionnés par leur sujet de recherche : Huysmans pour le professeur de Houellebecq ; l’esclavage et les religions pour les deux philosophes de Herland. On notera la pertinence de ces choix. Huysmans est l’auteur emblématique d’un certain « décadentisme » à l’instar de Houellebecq et s’est converti au catholicisme comme le narrateur de Soumission finira par se convertir à l’islam. Mariam, l’héroïne du roman de Herland, est une esclave, victime de l’instauration d’une charia fidèle à la lettre du coran. Le regard porté sur les religions, dans les deux ouvrages, est largement critique dans la mesure où les professeurs, principaux porte-paroles des deux auteurs, sont des agnostiques bon teint. L’adhésion à l’islam du héros de Soumission est expédiée à la fin du roman et il est difficile d’y voir une  conversion sincère. Cependant il n’est évidemment pas contesté, ni dans un livre ni dans l’autre, que les religions soient capables d’entraîner les hommes pour le meilleur ou pour le pire. Le meilleur, dans l’Esclave, est représenté à la fois par Abdenour, l’imam de « Zift Oundhor » (Mirepoix, en Ariège) et par Volusien, le chrétien clandestin de « Kabid » (Foix), le pire par Selim, le propriétaire terrien esclavagiste, converti par opportunisme à la religion des envahisseurs et qui se livre à des sévices épouvantables. Dans Soumission l’accession des musulmans au pouvoir a pour effet de rétablir, certes, la paix civile mais c’est au prix de l’apparition de nouvelles inégalités (entre les hommes et les femmes et entre les hommes eux-mêmes).

Un autre point commun aux deux romans, suffisamment rare pour être souligné, est la présence de la poésie. Houellebecq cite à deux reprises le poème Ève de Charles Péguy (« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle… »), cinq quatrains empreints d’un lyrisme patriotique totalement inattendu au milieu d’un livre dont le défaitisme est la marque majeure (p. 161-2 et 168-9). Qui lit encore Péguy aujourd’hui ? Rendons grâce à Houellebecq de le faire connaître à des millions de lecteurs. Les poètes sont passés de mode, même les plus grands, aussi doit-on être également reconnaissant à Herland de citer des vers assez stupéfiants de Victor Hugo, tirés des Contemplations : on ne savait pas, on ne savait plus que le poète panthéonisé (« Victor Hugo, hélas ! ») était capable d’une telle invention surréaliste (p. 257 à 261). Herland nous introduit ensuite à l’œuvre d’un poète contemporain, Jean-Noël Chrisment, plus particulièrement son recueil Pollen, lequel fait écho aux vers de Hugo, à la fin des Contemplations, à propos d’une sorte de renaissance après la mort, sous une autre forme (p. 262-3). L’Esclave contient enfin deux sonnets censément écrits par une Colette (p. 88 et 188) se revendiquant poète amateur « attachée à la versification classique » (p. 76). Assez étonnamment, on décèle une certaine parenté stylistique entre ces deux poèmes de la plume de Herland et certains de ceux que Houellebecq a lui-même publiés dans divers recueils.

Dans Soumission on ne s’éloigne jamais vraiment du milieu universitaire et bien que L’Esclave se déplace sur d’autres terrains, les professeurs y jouent également les premiers rôles. Dès lors, il est intéressant d’observer comment apparaissent les étudiants aux yeux de leurs maîtres. À en croire Houellebecq les étudiants ou plutôt les étudiantes en lettres désertent les cours de premier cycle « hormis un groupe compact de Chinoises, d’un sérieux réfrigérant ». Quant aux doctorants ils sont « dans l’ensemble épuisants », ce qui s’explique dans la mesure où « il commence pour eux à y avoir un enjeu » (p. 37). Une autre fois, le narrateur avoue qu’ils l’« avaient pas mal fait chier avec des questions oiseuses » (p. 53). Sic (!)

L’Esclave ne nous montre pas Michel en présence d’autres étudiants que ceux de première année. Conformément à sa « gueule de mec qui veut faire croire qu’il n’a peur de rien » (cf. supra), il s’amuse à provoquer son auditoire, par exemple sur le sujet de la gratuité des études où il est sûr de faire mouche : « Vous êtes les victimes – innocentes sans doute – de votre époque qui n’attache de valeur qu’à ce qui a un prix. Alors évidemment, l’université, comme l’école en général, est mal partie. Puisque c’est gratuit, ça ne vaut rien » (p. 230). Mais le morceau de bravoure, à cet égard, se trouve dans le roman dans le roman, lorsque Michel imagine ce que seront les étudiants de philo à la fin du siècle : « En ce temps-là, la décadence de l’enseignement avait atteint un tel degré qu’on commençait à voir arriver en première année des étudiants totalement illettrés,[…] et qui ne prétendaient pas moins étudier la philosophie ! Bon gré mal gré, les universitaires s’étaient mis au diapason de leur public : en première année, les livres étaient bannis de l’enseignement des disciplines universitaires, au profit des seuls cours oraux et des moyens audiovisuels… » (p. 60).

Les deux romans évoquant des changements radicaux de la situation politique par rapport à celle d’aujourd’hui, les auteurs se trouvent contraints de les justifier d’une manière ou d’une autre. Dans les deux cas, même si le narrateur peut contribuer à l’explication, elle est plus souvent confiée à d’autres personnages. Ainsi Houellebecq fait-il intervenir successivement un agent de la DGSI, un « identitaire » et le président de la Sorbonne. Le roman de Herland n’étant pas écrit à la première personne, la question ne se présente pas chez lui de la même manière ; il n’en reste pas moins que l’exposé le plus complet des événements ayant conduit à la « reconquête » du sud de l’Europe par les musulmans n’est confié ni à Michel, le narrateur de cette histoire-là, ni à Emmanuel, son personnage le plus fort, mais à un visiteur de passage. Par ailleurs la critique des religions qui est développée aussi bien par Michel que par Emmanuel a pour contrepoint les convictions exprimées par Abdenour et Volusien qui défendent chacun leur foi respective.

En dehors des proximités formelles qui nous ont intéressés au premier chef jusqu’ici, on peut signaler pour finir l’étroite parenté entre les deux auteurs quant au fond de leur pensée, telle qu’elle s’exprime, en tout cas, dans ces ouvrages. La dystopie religieuse n’est que le prétexte permettant de d’exprimer un même point de vue désabusé sur une société dans laquelle, aujourd’hui comme demain, règne et règnera la loi du plus fort. Le héros, ou plutôt l’anti-héros de Houellebecq n’a pas la moindre velléité de résister. Ce n’est pas beaucoup mieux chez Herland puisque ses montagnards ne sont pas non plus des résistants ; ils se sont simplement mis à l’abri d’un régime qu’ils honnissent. Et si trois d’entre eux finissent par périr dans un combat désespéré, ils sont mus par la passion amoureuse, pas par un motif politique. Enfin Selim n’est pas le seul méchant du roman puisque c’est une villageoise dans les tourments de la jalousie qui provoque le drame final.

 

Michel Herland, L’Esclave, Le Manicou – Lulu.com, 2014, 409 p., 21 € (5 € en version numérique).

Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015, 300 p, 21 €.

 

(1) Tous les médias en ont parlé à plusieurs reprises. La plupart ont mis un jour ou l’autre Houellebecq à leur une. Le sommet semble avoir été atteint par le journal Libération dans son numéro des 3 et 4 janvier 2015, avec une photo de l’auteur en une (titrée « la position du soumissionnaire » !) et sept articles sur six pages de texte. Le Monde des Livres du 9 janvier n’a pas faibli non plus avec trois articles sur trois pages.

(2) Ninon de Lenclos fut la maîtresse de Charles de Sévigné, le fils de la marquise de Sévigné, après avoir été celle d’Henri, son époux. Le propos est rapporté dans la lettre du 22 avril 1671 adressée par la marquise à sa fille.

 

Source : http://mondesfrancophones.com/espaces/langues/lecon-decriture-5-deux-romans-semblables-de-m-h/

Deux façons de représenter le jihad : « Timbuktu » et « l’Esclave »

TimbuktuPar Selim Lander

Alors que les médias déversent quotidiennement leur lot d’informations concernant les atrocités commises au nom d’Allah sur des populations peut-être pas innocentes – car qui pourrait se vanter d’être sans péché – du moins paisibles et n’aspirant qu’à continuer à vivre en paix, il n’est pas surprenant que des œuvres de fiction abordent ce thème. Faisons tout de suite justice de l’objection en provenance de ceux qui, obsédés par la crainte de n’être pas politiquement corrects, refusent par principe tout ce qui pourrait ternir l’image d’un islam idyllique, Religion d’Amour, de Tolérance et de Paix (on aura reconnu l’acronyme). Il faut croire que ces Européens habitant plutôt des beaux quartiers, qui vivent eux-mêmes dans un confortable agnosticisme, ont la mémoire courte. Ils devraient pourtant se souvenir qu’il est de l’essence même des religions – contrairement à certaines sagesses – d’être totalitaires. Il ne peut y avoir en effet qu’une vraie foi. S’il est avéré pour un croyant que, par exemple, le créateur et maître du monde, que dis-je de l’univers, est une entité tripartite constituée d’un Père à l’imposante barbe blanche, d’un Fils pâle et émacié cloué sur une croix, vêtu d’un simple pagne, et enfin d’une petite flamme sortant d’une lampe à huile dite l’Esprit Saint, toute personne qui refuse d’adorer cette trinité est considérée comme étant dans l’erreur et condamnée à périr en enfer. Après tout, chacun est libre de croire ce qu’il veut et de telles balivernes seraient sans conséquence si les fidèles s’en tenaient là. Et c’est ce qu’ils font, il est vrai, la plupart du temps. Sauf qu’il y a des moments où la religion se transforme en une folie meurtrière. Les peuples de tradition chrétienne ont cela gravé dans leur histoire : c’est au nom de leur dieu en trois personnes qu’ils ont connu – comme tortionnaires ou victimes – les croisades, les bûchers de l’Inquisition, Jeanne d’Arc, la Saint-Barthélémy, et, plus proches de nous, le capitaine Dreyfus, le Vel d’Hiv, l’homophobie… Suivant la logique insensée des religions, la vie d’un individu voué d’avance à l’enfer ne vaut rien, on peut la lui prendre sans pécher. Alors, pour peu qu’on aime faire couler le sang et que les circonstances s’y prêtent, il n’y a pas de raison de s’en priver ? C’est pourquoi un individu sain d’esprit devrait admettre que dénoncer les religions, toutes les religions, même celle des étrangers, même celle des pauvres, est une œuvre de salubrité publique. Et que l’un des tout premiers devoirs de l’école devrait être d’éradiquer les superstitions dans l’esprit des futurs citoyens. Mais passons. Retenons simplement de ce qui précède qu’il est au moins licite de dénoncer les atrocités commises au nom de la religion et que les artistes peuvent également y contribuer à leur manière.

Continuer la lecture de Deux façons de représenter le jihad : « Timbuktu » et « l’Esclave »