Christianisme et islam – (I) Du martyre

Par Michel Herland

Pour répondre aux dérives guerrières de l’islamisme radical, on a parfois suggéré la réunion d’une sorte de consistoire musulman de France qui expurgerait les textes sacrés de l’islam des passages prônant des pratiques incompatibles avec la morale laïque et républicaine. Cette proposition que nous avons nous-même défendue[i] ne se heurte-t-elle pas au constat suivant lequel non seulement la Bible renferme d’innombrables versets absolument contraires à ladite morale, mais encore la liturgie de l’Église catholique, aujourd’hui encore, reprend quelques-uns d’entre eux dans les lectures qu’elle adresse aux fidèles lors des messes ? Considérons donc deux exemples pris presque au hasard dans la liturgie des premiers jours de novembre et mettons-le en rapport avec le Coran. Dans ce premier billet sera examinée la question du martyre. Le suivant concernera la tromperie.

bibleouverte

Dimanche 6 novembre 2016 – 32ème dimanche du « temps ordinaire »

Lecture du Deuxième livre des Martyrs d’Israël
En ces jours-là, sept frères avaient été arrêtés avec leur mère. À coup de fouets et de nerfs de bœufs, le roi Antiocos voulut les contraindre à manger du porc, viande interdite. L’un d’eux se fit leur porte-parole et déclara : « Que cherches-tu à savoir de nous ? Nous sommes prêts à mourir plutôt que transgresser les lois de nos pères. » Le deuxième frère lui dit, au moment de rendre le dernier soupir : « Tu es un scélérat, toi qui nous arraches à cette vie présente, mais puisque nous mourrons par fidélité à ses lois, le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle. » Après cela, le troisième fut mis à la torture. Il tendit la langue aussitôt qu’on lui ordonna et il présenta ses mains avec intrépidité, en déclarant avec noblesse : « C’est du ciel que je tiens ces membres, mais à cause de ses lois je les méprise, et c’est par lui que j’espère les retrouver. » Le roi et sa suite furent frappés de la grandeur d’âme de ce jeune homme qui comptait pour rien les souffrances. Lorsque celui-ci fut mort, le quatrième frère fut soumis aux mêmes sévices. Sur le point d’expirer, il parla ainsi : « Mieux vaut mourir par la main des hommes, quand on attend la résurrection promise par Dieu, tandis que toi, tu ne connaîtras pas la résurrection pour la vie. 

Ce texte est une version expurgée et tronquée du récit dont l’intégralité constitue le chapitre 7 du Deuxième livre des Maccabées dans la Bible de Jérusalem. Il fait l’impasse sur les détails des supplices des quatre premiers frères (couper la langue de la victime, enlever la peau de sa tête, lui couper les extrémités et finalement la passer à la poêle), omet la mise à mort des trois derniers et particulièrement le rôle de la mère, laquelle a exhorté successivement chacun de ses fils à mourir « en vertu des espérances qu’elle plaçait dans le Seigneur ». Néanmoins, le texte tel que retenu par l’Église catholique est suffisamment violent pour mériter quelques explications. Le moins qu’on puisse dire à cet égard est que le commentaire officiel inséré dans le livret liturgique mensuel Prions en Église à la date du 6 novembre esquive la difficulté. Sans évoquer nommément la lecture du Livre des Martyrs, il se réfère à Teilhard de Chardin et à saint Paul pour tirer la leçon suivante : « Sans se dérober à la mort lorsqu’elle se présente, le chrétien est bien invité à choisir la vie à chaque instant » (op. cit., p. 47-48).

Le texte, pourtant, invitait à expliciter la position de l’Église à l’égard du martyre, ce d’autant que l’actualité présente des exemples récurrents de terroristes qui sacrifient leur vie dans des attentats au nom d’Allah. La situation décrite dans le Deuxième livre des Maccabées est bien sûr tout-à-fait différente de celle de ces assassins : les sept frères n’attaquent personne ; ils n’acceptent la mort que pour eux-mêmes. Il n’empêche que le catholique pratiquant qui écoute aujourd’hui cette lecture risque fort d’être choqué par des comportements relevant d’un fanatisme d’un autre âge. Même s’il ne saurait être directement concerné puisque son Église n’interdit pas la viande de porc, il est en droit de se demander, mutatis mutandis, si elle attend de lui qu’il s’offre en holocauste au cas où, par exemple, des islamistes le forceraient à profaner l’hostie ou à nier la divinité du Christ.

En l’absence de réponse dans le sermon de son curé, il peut consulter les textes officiels et les théologiens. Les conclusions du concile du Vatican II contiennent un paragraphe 104 intitulé « Les martyrs et les saints » :

En outre, l’Église a introduit dans le cycle annuel la mémoire des martyrs et des autres saints qui, élevés à la perfection par la grâce multiforme de Dieu et ayant déjà obtenu possession du salut éternel, chantent à Dieu dans le ciel une louange parfaite et intercèdent pour nous. Dans les anniversaires des saints, l’Église proclame le mystère pascal en ces saints qui ont souffert avec le Christ et sont glorifiés avec lui, et elle propose aux fidèles leurs exemples qui les attirent tous au Père par le Christ, et par leurs mérites elle obtient les bienfaits de Dieu.[ii]

Le martyre reçoit par ailleurs une définition précise : l’acceptation volontaire de la mort pour la foi au Christ ou pour tout autre acte de vertu rapporté à Dieu  (Dictionnaire de Théologie Catholique, col. 226).

Il est clair que l’Église, de nos jours, continue à donner les martyrs en exemple à ses fidèles. On peut néanmoins ajouter qu’elle ne leur impose pas de sacrifier leur vie. Les Évangiles offrent même un contre-exemple fameux en la personne de l’apôtre Pierre qui a pu renier Jésus par trois fois sans que cela l’empêche d’accéder à la sainteté ni même de devenir le premier chef de l’Église chrétienne.

Le 23 mai 1996, un communiqué du GIA (Groupe Islamiste Armé) revendiquait l’assassinat des sept moines cisterciens de Notre Dame de l’Atlas de Tibbhirine[iii]. Les frères se savaient menacés et l’abbé général de l’ordre, Don Bernardo Olivera les avait avertis : « L’ordre a plus besoin de moines que de martyrs. Donc vous devez tout faire pour éviter une fin dramatique qui ne servirait personne ». Le chef de la communauté de Tibbhirine, Christian de Chergé, n’était pas foncièrement en désaccord. Plus exactement, il était conscient du fait que son assassinat éventuel et celui de ses frères pourrait être exploité contre les Algériens, des musulmans qu’il n’était pas venu convertir, des croyants d’une autre foi qu’il jugeait proche de la sienne puisque vouée au même dieu. « Je ne saurais souhaiter une telle mort ; il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre…». Pourtant les moines de Tibbhyrine décidèrent de ne pas abandonner leur monastère !

Certes, Christian de Chergé et les autres frères avaient voué leur vie à leur communauté et à l’Algérie[iv]. Cependant, en demeurant sur place en toute connaissance du danger, n’ont-ils pas fait preuve d’une obstination qui s’apparente plus à de l’orgueil qu’à un acte de piété ? Or l’Église est claire à cet égard : « Il n’est pas permis de provoquer le persécuteur » (Thomas d’Aquin).

Dans son « chapitre » du 7 novembre 1995, Christian de Chergé abordait directement cette question :

On ne saurait sans fauter, dit-il, mettre son prochain en situation immédiate de tuer en le bravant directement sur le terrain où il se situe, où son aveuglement du moment l’enferme. Pour autant il n’est pas dit qu’il faille déserter ce terrain. D’ailleurs dans la plupart des cas, la chose n’est pas possible. Sauf à courir le risque d’être infidèle à ce qu’on croit, à ce qu’on est, à ce qu’on a voué, à l’urgence de la charité. 

Cette bravade à laquelle il fait allusion, c’est bien la provocation condamnée par l’Église. On voit combien l’abbé de Tibbhirine a du mal à justifier l’obstination des moines qui se savaient menacés. De fait, pour les ranger parmi ses martyrs, la théologie catholique doit introduire, à côté du martyre infligé par des persécuteurs, sans échappatoire possible autre que le reniement de sa foi, la notion de « martyre d’amour ». Ce don total de soi dont le Christ fut un exemple éclatant, Christian de Chergé l’évoquait en ces termes dans son homélie du Jeudi Saint, en 1995, un peu plus d’un an avant son exécution :

Martyre d’amour, de l’amour pour l’homme, pour tous les hommes, même pour les voleurs, même pour les assassins et les bourreaux, ceux qui agissent dans les ténèbres, prêts à vous traiter en animal de boucherie.

Le Christ s’est immolé pour le salut des hommes. Les Évangiles qui relatent la comparution de Jésus devant le Sanhédrin puis le jugement de Ponce-Pilate, ne peuvent pas en effet être compris comme une suite d’événements malheureux (commençant avec la trahison de Judas) ayant conduit à la condamnation à mort de Jésus et à sa crucifixion. Sans être obligé de suivre jusqu’au bout la thèse d’Aldo Schiavone[v] selon qui la Passion n’aurait pas été possible sans connivence entre Pilate et Jésus, il est certain que Jésus, pour sa part, a voulu sa Passion et que la parole du cantique, « Ma vie nul ne la prend mais c’est moi qui la donne », est bien conforme à la vérité (théologique).

La foi comme la pratique des catholiques (le culte rendu aux saints) accordent donc une place essentielle au martyre, à côté de quoi l’islam paraît bien plus réservé, du moins en première analyse.

°                            °

°

le-coranExtrait du Coran, sourate XLVII, « Muhammad », versets 5 à 7[vi]
… Si Dieu voulait, il triompherait lui-même [des infidèles] ; mais il vous fait combattre pour vous éprouver les uns par les autres. Ceux qui auront succombé dans le chemin de Dieu, Dieu ne fera point périr leurs œuvres. Il les dirigera et rendra leurs cœurs droits. Il les introduira dans le paradis dont il leur a parlé.

Ce texte ne fait pas référence au martyre à proprement parler. Il n’y a pas d’acquiescement à la mort au sens strict. Le texte se situe dans une perspective guerrière, celle des croisades contre les infidèles. Or, sauf si l’on est désespéré, on ne fait pas la guerre pour mourir mais pour vaincre. La mort est un risque accepté, certes, mais elle n’est qu’un risque.

La définition musulmane du martyre, au demeurant, est très éloignée de la conception courante. Le « martyre » (« shahid » – littéralement « témoin »[vii]) est une catégorie hétéroclite qui recouvre selon certains hadiths les cinq cas suivants : outre la mort au combat contre les infidèles, la mort par noyade, par suite d’une maladie du ventre, de la peste ou de l’ensevelissement sous des décombres (!)[viii]

Par ailleurs, le Coran est très clair sur le reniement. Loin d’encourager au martyre le croyant interpellé sur sa foi, il affirme que le reniement sous la contrainte n’est pas un péché.

Extrait du Coran, sourate XVI, « L’abeille », verset109[ix]
Celui qui renie Dieu après avoir eu foi en Lui –
 excepté celui qui a subi la contrainte et dont le cœur reste paisible en sa foi -, ceux dont la poitrine s’est ouverte à l’impiété, sur ceux-là tomberont le courroux de Dieu et un tourment terrible.

Que dire alors des djihadistes qui se font sauter avec une ceinture d’explosifs autour de la poitrine : ceux-là ont dit clairement oui à la mort et sont d’authentiques martyrs. Mais sont-ils des musulmans authentiques ? En d’autres termes, dans quelle mesure l’islam autorise-t-il le suicide au nom de la foi, le recommande-t-il, le valorise-t-il ? A priori, le suicide quel qu’il soit fait l’objet d’une condamnation sans appel en droit musulman. Il y a néanmoins des accommodements possibles. Ainsi Peter Heine, professeur à l’université Humboldt de Berlin, spécialiste de l’islam non arabe, rapporte-t-il la fatwa rendue par un certain Yousouf al-Qaradawi, juriste réputé, interrogé par la direction du Hamas palestinien sur les attentats-suicides : il les déclara licites, par exception, dans les terres d’islam occupées par des forces étrangères, comme Israël et la Palestine[x]. De là à ce que certains islamistes justifient les attentats-suicides où qu’ils se produisent, il n’y a évidemment qu’un pas.

°                            °

°

Les religions du Livre ont vu le jour en des temps de guerres incessantes, quand la perspective d’une mort violente faisait partie de la vie de chacun. Elle était acceptée comme une fatalité par les uns, comme un acte héroïque par les autres, parmi lesquels se recrutaient les martyrs. De nos jours, pour la plupart des occidentaux, la seule mort violent envisageable est celle qui proviendrait d’un accident de la route. Mais même en Occident où les religions ont perdu de leur influence et où l’héroïsme n’est guère valorisé, il reste des catholiques qui sont prêts à sacrifier leur vie au nom du Christ. À contre-courant des mœurs qui dominent notre société, ils sont évidemment très peu nombreux. Et surtout, les martyrs chrétiens ne font de mal qu’à eux-mêmes. Au Moyen-Orient où la modernité n’a guère eu le temps de s’installer, le retour en arrière vers un état d’esprit moyenâgeux empreint de religiosité a été aussi irrésistible que brutal. Les volontaires pour mourir « sur le chemin d’Allah » se sont multipliés, persuadés de gagner ainsi le paradis pour eux et pour leurs proches.

Il est vrai que les descriptions du paradis dans le Coran, sont faites pour séduire des esprits crédules.

Extrait du Coran, sourate LVI, « L’événement », versets10 à 25
Ceux qui ont pris le pas en ce monde dans la foi… seront les plus rapprochés de Dieu. Ils habiteront le jardin des délices… se reposant sur des sièges ornés d’or et de pierreries, accoudés à leur aise et se regardant face à face. Ils seront servis par des enfants doués d’une jeunesse éternelle, qui leur présenteront des gobelets, des aiguières et des coupes, remplis de vins exquis. Sa vapeur ne leur montera pas à la tête et n’obscurcira pas leur raison. Ils auront à souhait les fruits qu’ils désireront, et la chair des oiseaux les plus rares. Près deux seront les houris aux beaux yeux noirs, pareilles aux perles dans leur nacre. Telle sera la récompense de leurs œuvres. Ils n’y entendront ni discours frivoles ni paroles criminelles. On n’y entendra que les paroles : Paix, paix.

Qui plus est, l’accès au paradis est réputé immédiat pour les martyrs.

Extrait du Coran, sourate III, « La famille de ‘Imran », versets163 et 165
Ne croyez pas que ceux qui ont succombé dans le sentier de Dieu soient morts : ils vivent près de Dieu, et reçoivent de lui leur nourriture… Ils se réjouissent en raison des bienfaits de Dieu et de sa générosité, de ce qu’il ne laisse point périr la récompense des fidèles.
[xi]

L’idée suivant laquelle un martyr, en se sacrifiant, peut sauver avec lui ses proches fait partie de la tradition musulmane : «Le martyr sera en droit d’intercéder pour soixante-dix personnes de sa maison.» On peut voir dans ce hadith une réminiscence du christianisme qui professe non seulement que le Christ s’est immolé pour le salut des hommes mais encore que les saints et les martyrs ont la capacité d’intercéder en faveur des croyants. Quoi qu’il en soit de ce dernier point, le hadith précédent constitue pour des islamistes belliqueux une incitation supplémentaire au martyre.

« Si vis pacem, para bellum ! » Tel doit être à peu près le raisonnement de ces djihadistes : nous voulons la paix et les délices du paradis (pour nous-mêmes et ceux qui nous sont chers) ; le martyre est sans nul doute un excellent moyen de prendre le pas en ce monde dans la foi et de se distinguer aux yeux d’Allah puisque celui-ci, par l’intermédiaire du Prophète, a prôné la guerre contre les infidèles ; mourrons donc pour Allah en entraînant le plus grand nombre de mécréants dans la tombe.

La différence entre le christianisme et l’islam concernant le martyre est donc considérable sur ce point. Certes, dans les deux religions les martyrs peuvent être considérés comme des fanatiques persuadés que la mort volontaire leur apportera le salut éternel. Néanmoins chez les chrétiens il n’est pas question d’entraîner quiconque avec soi dans la mort. Ou en tout cas il n’en est plus question, car au temps des croisades il n’y avait pas de différence entre les soldats du pape et ceux du Prophète : dans les deux camps, on était prêt à mourir en massacrant le maximum d’infidèles et gagner ainsi son paradis. Mais nous ne sommes plus au temps du roi saint Louis. Aujourd’hui le catholicisme qui érige en vertu cardinale l’amour du prochain, fût-il l’ennemi comme chez les moines de Tibbhirine, cette religion qui proscrit toute violence contre un humain quel qu’il soit, apparaît aux antipodes d’un islam dont certains imams ou émirs continuent à prêcher la guerre contre les mécréants (ce qu’on nomme le « petit djihad »), quand ils n’excitent pas leurs fidèles d’obédiences différentes à s’entre-tuer. Certes, il serait absurde de prendre tous les musulmans comme des assassins en puissance. Il demeure que les horreurs proclamées dans les églises – comme la lecture tirée du Livre des Maccabées citée plus haut – n’invitent personne au meurtre, contrairement au Coran censément dicté par Dieu lui-même à Mahomet.

À partir de l’exemple du martyre, une conclusion s’impose donc : s’il n’y a pas lieu de demander aux catholiques de revoir leurs textes sacrés, cela s’impose bien pour les musulmans.

 

 

 

 

 

[i]http://mondesfrancophones.com/espaces/frances/les-fous-dallah-et-les-trafiquants-de-drogue/

[ii]À compléter par cette citation: « La cause de leur martyre, ç’a été le mépris des idoles ; le fruit de leurs souffrances et de leur martyre, ç’a été la conversion des peuples ; et enfin ce qui en fait la perfection, c’est qu’ils ne se sont pas épargnés eux-mêmes, et qu’ils ont signalé leur fidélité par l’effusion de leur sang » (Bossuet, Panégyrique de saint Victor).

[iii] Concernant l’affaire de Tibbhirine et son interprétation théologique, nous nous basons sur Christian Salenson, « Le ‘martyre’ selon Christian de Chergé : contribution à une théologie du martyre », Spiritus, mars 2006.

[iv] « Les moines cisterciens prononcent un vœu de stabilité qui les lie dans la durée à leur communauté d’élection. Ce vœu prit une dimension nouvelle comprenant la fidélité à un peuple, à des voisins, des connaissances, des amis musulmans, à l’Eglise d’Algérie » (Salenson, op. cit).

[v] Dans son livre Ponce Pilate, Fayard, 2016.

[vi] Sauf indication contraire, nous citons le Coran dans la traduction de Kasimirski (1840) qui se distingue par sa qualité littéraire.

[vii] De même martyr, en français, vient du grec μάρτυρος (márturos) qui signifie « témoin.

[viii] Hadith de Hurayra rapporté par al-Boukhari.

[ix] Nous abandonnons ici la traduction de Kamisirski évidemment fautive.

[x] Peter Heine, http://bibliobs.nouvelobs.com/en-partenariat-avec-esprit/20160504.OBS9872/l-islam-incite-t-il-au-martyre-et-aux-attentats-suicides.html

[xi] Également dans la sourate de la Génisse : « Ne dites pas que ceux qui sont tués dans la voie de Dieu sont morts. Non, ils sont vivants ; mais vous ne le comprenez pas » (II, 149).

Publicités

« No Land’s Song » : les joies de la guidance islamique

Par Selim Lander

No-landsong-afficheSi d’aucuns continuent à penser que l’islam est une religion comme les autres, on ne peut que leur conseiller, pour s’ouvrir les yeux, d’aller au cinéma. Ils verront – nouveaux saint Thomas – que l’islam est une religion … comme celle des chrétiens du Moyen Âge qui dressaient des bûchers ou ceux de la Renaissance qui s’étripaient entre papistes et réformés. Or nous sommes bien en 2016, pas au Moyen Âge ou à la Renaissance. Aujourd’hui il n’y a guère que les juifs intégristes pour se comporter de manière aussi aberrante, envers leurs femmes en particulier, que les régimes islamistes… Mais les juifs intégristes n’ont pas le pouvoir en Israël : ils ne font régner la terreur qu’au sein d’une communauté restreinte dont les réfractaires peuvent toujours s’échapper. L’islam, lui, est solidement installé dans des royaumes ou des républiques islamistes, ce qui signifie que tous les citoyens des pays en question doivent se plier à des règles moyenâgeuses. Le cinéma[i], comme le roman[ii]d’ailleurs, ont suffisamment documenté ces régimes de terreur pour qu’on ne puisse plus, sauf mauvaise foi, continuer à professer qu’il y a de bons et de mauvais musulmans. Il y a bien deux sortes de musulmans, mais le clivage est en réalité celui-ci : il y a, d’un côté, ceux qui ont le pouvoir et qui font régner un régime de terreur et, de l’autre côté, ceux qui ne l’ont pas et qui s’efforcent d’infléchir en leur faveur les règles du pays dans lequel ils se trouvent. Il ne s’agit à première vue que de petites choses : en France, par exemple, des menus hallal dans les cantines scolaires, des heures réservées aux femmes dans les piscines, la reconnaissance de la polygamie par les organismes sociaux, le droit de se présenter voilée à l’université, etc. – mais de petites choses qui font bouger les limites, qui contribuent, étape après étape, à changer l’ambiance dans le pays d’accueil. La Turquie est aujourd’hui exemplaire en ce sens : Atatürk doit faire des bonds dans sa tombe s’il peut voir ce qu’Erdogan est en train de faire de son pays. Religion + corruption, telle est l’équation des régimes islamistes. Si la France était moins entichée du Maroc, elle verrait que Mohammed VI manie exactement les mêmes cartes qu’Erdogan pour s’enrichir personnellement en affermissant son pouvoir.

L’Iran est un pays difficile pour les mollahs au pouvoir. Car il a connu longtemps, sous le Chah en particulier, un régime très occidentalisé, c’est-à-dire – au cas où l’on ne voudrait pas comprendre – un régime de libertés. Certes, LA liberté faisait défaut – le Chah n’aimait pas les opposants – mais du moins bénéficiait-on de ces nombreuses libertés que les mollahs ont en horreur : s’habiller à la mode occidentale, aller au cinéma, voir un film d’Hollywood ou de la Nouvelle Vague, boire de l’alcool dans un bar, passer la soirée dans un dancing, écouter une chanteuse populaire dans un cabaret, etc. Aujourd’hui, dans la République islamique, on n’a toujours pas LA liberté et l’on n’a plus ces « petites » libertés qui, mises bout à bout, peuvent au moins donner l’illusion d’être libre. Cherchez l’erreur !

No Land's Song1Plus anciennement, la Perse fut le berceau d’un islam lettré, précieux, tourné vers les plaisirs que chantaient ses poètes. Des poètes qui avouaient sans ambages leur libertinage et qui étaient prisés par les califes abbassides. Un article de la dernière livraison de L’Infini donne quelques extraits de leurs poèmes qui mériteraient immédiatement l’anathème de nos jours. Ceci, par exemple, d’Abu Nuwas, actif au tournant du IXe siècle : « J’ai quitté les filles pour les garçons / Et pour le vin vieux j’ai laissé l’eau claire ». Il y en a d’autres, plus tardifs, comme, au XIIe siècle, Modjir, ou Omar Khayyâm, mathématicien et philosophe, révéré par Baudelaire et partisan du carpe diem : « Bois, tu ne sais pas d’où tu es venu / divertis-toi, tu ne sais pas où tu iras ». Hafiz clôt la série des poètes arabo-persans au XIVe siècle : Goethe s’est reconnu en lui… Le plus remarquable, cependant, reste Rudaki, parce qu’il est encore aujourd’hui considéré en Iran comme le grand poète fondateur, au IXe siècle de la littérature nationale. Tellement célèbre que lorsque le régime a célébré, en 2008, son anniversaire, Mahmoud Ahmadinejad a participé en personne aux réjouissances. Il se sera gardé de citer des vers comme ceux-ci :

« C’est le vin qui met au jour la valeur de l’homme / et qui distingue des serfs ceux qui sont nés libres… / que de vertus contenues dans cette liqueur ! »

« Avec les belles à l’œil noir vivons joyeux / Le monde n’est qu’un conte, un souffle qui passe… / Je ne veux plus connaître que ces boucles parfumées / et que les charmes des filles des houris »[iii]

No Land’s Song d’Ayat Najafi raconte les tribulations d’une jeune compositeur(se) de musique, Sara Najafi, qui a décidé d’organiser un concert avec des chanteuses « solistes ». Le projet fait scandale. Pourtant il ne s’agit pas de présenter sur une estrade des punkettes aux narines percées et à demi dévêtues, mais juste de laisser chanter sur une scène en présence de spectateurs des femmes jeunes ou moins jeunes, dûment couvertes du hijab de rigueur. Ayat Najafi s’est contenté de filmer les démarches de sa sœur en vue d’aboutir à ce concert : cela ne fait pas moins un film diablement intéressant.  Il y a par exemple le mollah « érudit de l’islam » qui explique que la voix de la femme est tolérable en public (au marché, au travail) mais que seul un « homme intime » peut l’entendre chanter, tant la tentation devient forte alors… Encore ce mollah a-t-il accepté d’être filmé, ce qui n’est pas le cas des fonctionnaires du « Ministère de la culture et de la guidance islamique » (sic). On imagine qu’il a été plus facile de les enregistrer sans qu’ils s’en rendent compte et pour nous, spectateurs, cette censure se traduit par un écran noir.

No Land's SongLe concert a finalement eu lieu, en septembre 2013. Sara Najafi est sans doute parvenue à ses fins parce qu’elle a eu l’astuce d’associer aux Iraniennes deux Françaises et une Tunisienne. On peut penser en effet que l’insertion de ces étrangères et de leurs musiciens dans le projet a rendu plus difficile l’interdiction du concert. Encore faut-il ajouter que les censeurs ont exigé et obtenu la présence d’un chanteur homme chargé d’accompagner chaque chanteuse afin de respecter la règle interdisant les chanteuses « solo ». Hypocrisie que tout cela puisque le chanteur ne sera là que pour la forme et se bornera à un très discret accompagnement en sourdine…

Le film est tourné à Téhéran (essentiellement) et à Paris, S. Najafi circulant apparemment sans difficulté entre les deux pays. Elle appartient, d’après ce que l’on devine, à la classe moderniste et aisée de son pays : en Iran comme ailleurs, l’argent arrange bien des choses… Qui a dit que la religion était l’opium du peuple ? De fait, sans remonter aux pontifes romains de la Renaissance qui vivaient dans la débauche la plus abjecte, il est constant que les chefs religieux (ou à défaut leurs proches collaborateurs) ne s’obligent pas à pratiquer ce qu’ils exigent de leurs fidèles : rien n’a changé sous le soleil. Certes, la religion ne saurait être tenue pour responsable de tous les scandales contemporains. Pour s’en tenir à notre malheureux pays, président bling-bling ou président en scooter, dans tous les cas c’est moi d’abord (ou mes proches) et le reste aux autres… s’il en reste. Ce qui est particulier à la religion, celle des musulmans en particulier, puisqu’il n’y a que celle-là qui s’affirme aujourd’hui, c’est le divorce flagrant entre les vertus qu’elle professe et le comportement des zélotes : combien d’ignominies dissimulées sous un manteau de pureté ? Et combien de fidèles malgré eux contraints à vivre dans l’hypocrisie.

On relève ceci, toujours dans la dernier numéro de L’Infini, sous la plume de Khalil el Nour, « un homme dit musulman », comme il se présente lui-même :

« Les islamistes qui se targuent d’être les dépositaires de la supposée Droiture (musulmane) et invitent, enfin, somment les membres de la Oumma à réduire leur être au statut zombiesque, eux, par contre, mentent, ne cessent de mentir et d’imposer leurs ignominieux mensonges par la terreur et les massacres. Ils s’évertuent, au fond, à ce que chacun nie ou scotomise ce qui traverse et secoue son corps : l’amour pour un(e) mécréant(e), par exemple, ou, tout bonnement, pour la musique. Dieu merci, majoritaires sont encore les musulman(e)s à n’être pas dupes de l’odeur de putréfaction que portent ces islamistes »[iv]

No Land’s Song est un documentaire qui cache son nom. Même s’il est sans doute quelque peu « scénarisé », il faut le prendre pour ce qu’il est : une dénonciation de la censure (des mœurs, des esprits) telle qu’elle s’exerce en une terre d’islam comme l’Iran et, au-delà, une critique sans partage des méfaits des régimes confondant le politique et le religieux, c’est-à-dire qui s’appuient sur les croyances naïves du peuple pour le contraindre.

 

 

[i] Sur l’Iran, par exemple, Taxi Téhéran ou Une femme iranienne : cf. http://www.madinin-art.net/un-certain-regard-sur-les-films-de-fevrier/ et, bien sûr, Une séparation. Sur la Turquie, Mustang : cf. http://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/mustang-ou-le-malheur-des-jeunes-filles/

[ii] Voir par exemple le roman L’Esclave par Michel Herland, ou, plus soft, Soumission de Houellebecq.

[iii] Poèmes cités d’après Z. Safâ, Anthologie de la poésie persane, Paris, Gallimard, 1964 par Christophe Delhers, « Musulman et libertin », L’Infini n° 135, Printemps 2016, p. 54-61.

[iv] Khalil el Nour, « Solitude d’un homme dit musulman », L’Infini n° 135, p. 49.

 

Source : http://mondesfrancophones.com/espaces/moyens-ages/no-lands-song-les-joies-de-la-guidance-islamique/

« L’Esclave » de Michel Herland : une somptueuse, passionnante et exigeante dystopie

Par José Nosel

Dire que le roman de Michel Herland, L’Esclave, paru aux éditions le Manicou, l’année dernière, est exigeant et passionnant, serait un euphémisme, comme chacun pourra le vérifier. Ne s’agit-il en pas effet de l’ouvrage qu’un certain Quiestemont qualifie de « roman politico-philosophico-théologico-et-poético-érotique » sur le blog mondesfrancophones.com ?

On peut se passionner, en effet, pour ce récit, à l’évidence une dystopie, que je qualifierai de somptueuse. On peut d’abord admirer l’érudition de l’auteur. En philosophie, en premier lieu : l’un des principaux personnages, Michel, est d’ailleurs professeur de philosophie à l’université à Aix en Provence (Michel Herland, l’auteur, était pour ce qui le concerne jusqu’à très récemment professeur d’économie à l’Université des Antilles). Il nous balade allègrement chez Hegel, Sartre, Bourdieu, Saint-Simon, Marx, Kant et quelques autres.

Tout aussi passionnante, quoique encore plus exigeante, l’incursion dans la théologie. L’homélie du prêtre, dans la grotte de Lombrives, portant sur la deuxième épitre de Saint-Paul aux Corinthiens (p. 196 sq.) ne le cède en rien au prêche de l’iman Abdenour qui explique le sens profond de l’Islam en s’appuyant sur la « sourate de la Vache » du coran (p. 126 sq.). Les discussions théologiques entre les personnages sont pointues, voire très vives, mais on peut considérer que la confrontation entre le christianisme et l’islam se solde par un match nul, tellement ces deux religions se recoupent jusque dans leurs contradictions.

Nous ne dirons rien ici sur les aspects poétiques et érotiques du roman Il faut laisser au lecteur la surprise d’être ému, choqué voire outré. Laisser la place à sa subjectivité, comme l’auteur l’écrit lui même dans une « Note d’intention rétrospective » (toujours in mondefrancophones.com) sous-titrée « Retour sur L’Esclave ou qu’est-ce que la littérature ? » Il s’abrite derrière J.-P. Sarte, lequel explique, dans un petit ouvrage intitulé Qu’est-ce que la littérature, que « le roman n’existe que par la rencontre de la subjectivité de l’auteur avec celle d’un lecteur ». Selon Herland, il convient de se représenter le livre comme un rocher – surtout s’il est un peu difficile – qu’il s’agit de gravir. De fait, L’Esclave n’est pas ce qu’on peut appeler un roman facile : il faut l’escalader, ce qui peut aussi bien rebuter le lecteur que le passionner. Tel est le risque de l’entreprise.

Reprenons les commentaires de l’auteur lui même, dans la note citée plus haut : « L’Esclave est un roman existentialiste, au sens où il montre des personnages piégés dans une situation qu’ils n’ont pas choisie…. » ; «  L’Esclave reste avant tout un roman pessimiste » ; « L’Esclave combine, entremêle, trois romans en un, trois romans attribués à des auteurs différents (celui dont le nom apparaît sur la couverture et deux de ses personnages) qui relatent des événements se déroulant à des moments différents sur une période d’un peu plus d’un siècle, entre 2009 et 2115. Un exercice intellectuel qui exige autant des lecteurs que de l’auteur ».

Mais ce qu’il faut surtout souligner, c’est que ce roman est avant tout une dystopie. Sarah Bocelli (« madmoizelle.com) propose de définir ainsi cette forme littéraire : « Ce sont ces histoires cauchemardesques, qui dépeignent souvent avec trop de réalisme les conséquences d’une société dont certains aspects négatifs ont dégénéré. Ces histoires qu’on aime bien voir comme un futur impossible, qui pèsent comme une menace, comme un avertissement ».

La Servante écarlateUne dystopie peut donc être considérée comme une utopie qui vire au cauchemar, une « contre-utopie ». C’est généralement un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur. Son auteur entend ainsi mettre en garde le lecteur en montrant les conséquences néfastes d’une idéologie (ou d’une pratique) déjà présente au moment où il écrit[]. L’hypothèse mise en avant dans le roman est celle qui est évoquée désormais assez couramment comme le « grand remplacement » des chrétiens par les musulmans en Europe. On peut faire ici le lien avec l’ouvrage de Bat Ye’or (Eurabia, The euro-Arab Axis, 2005). Plus récemment, l’idée d’une conquête de la France par l’islam a été mise à la mode par le roman Soumission, de Michel Houellebecq (paru après L’Esclave). Il s’agit à nouveau d’une dystopie dans laquelle on voit le leader de la « Fraternité musulmane », Mohammed Ben Abbes, élu président de la République.

Ces dystopies s’inscrivent dans un genre romanesque qui compte quelques classiques comme Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932), 1984 de George Orwell (1949), Fahrenheit 451de Ray Bradbury (1953), La Planète des singes de Pierre Boulle (1963), ou encore La Servante écarlate de Margaret Atwood (1985).

L’Esclave de Michel Herland est donc l’une de ces dystopies, somptueuse de notre point de vue. Les incursions dans la bible et le coran, avec la valse des sourates et des citations bibliques, forcent l’admiration, nous l’avons dit. Les personnages argumentent sur des sujets difficiles ; leurs explications sont claires, si elles n’emportent pas obligatoirement l’adhésion : elles sont là pour faire réfléchir plutôt que pour convaincre.

Nous en apprenons beaucoup également sur la civilisation arabo-musulmane que nous connaissons si mal : nous savons désormais ce qu’est un « dhimmi », citoyen non-musulman d’un État musulman, lié à celui-ci par un « pacte » de protection. Le roman nous familiarise encore avec des notions comme l’impôt de la djizîa et nous apprend à reconsidérer []le djihad comme un devoir religieux plutôt qu’un appel à la violence, comme tant d’autres notions également ambigües.

Enfin, parmi les aspects somptueux de L’Esclave, je veux retenir aussi – à chacun sa subjectivité – ce défilé de mode arabe tout au long du roman : on voit défiler les personnages, Selim, Fatima, Mariam, et les autres, en jabador, djellaba, gandoura, caftan, sarouel, abaya ; les femmes avec ou sans hijab ou niqab…

Exigeant, somptueux et passionnant, telle est la façon dont je vois ce roman de Michel Herland, où l’auteur masque derrière les excès érotiques de ses personnages et un récit comportant un vrai suspense, des sujets éminemment sérieux comme le mal, la violence, les inégalités,… et l’impact possible sur nos sociétés, dans un avenir plus ou moins proche, d’une certaine religion.

 

Source : Antilla, n° 1677, 14 août 2015, p. 30-31.

Complément : Le terrorisme religieux

 

« Allah est venu à eux par où ils ne s’y attendaient point 
et a lancé la terreur dans leurs cœurs »
(Coran, 59-2, verset cité par Daech dans le communiqué
revendiquant les attentats du 13 novembre 2015).

djihadisteTerrorisme ? Encore faut-il s’entendre sur la définition. Proposons celle-ci : toute action qui vise délibérément des civils anonymes, cherchant ainsi à semer la terreur dans la population pour faire triompher une cause. Bien que s’affranchissant des « lois de la guerre », le terrorisme, qui est l’arme des faibles, est présent de manière habituelle dans les guerres asymétriques. Quand les Israéliens envoient leurs bombardiers sur Gaza, des Palestiniens se font sauter avec tous les passagers d’un autobus. De même pour Daech : en riposte aux bombardements aériens de la coalition occidentale, des Russes, etc., il mobilise des kamikazes chargés de tuer des civils à l’aveugle. Il ne s’agit pas ici de savoir qui a raison ou qui a tort dans les conflits en question, seulement de comprendre que le terrorisme est inévitable dès qu’un conflit met face à face un camp équipé de tout l’armement moderne (système satellitaire, drones, chasseurs bombardiers, etc.) et un autre camp ne disposant que d’armes légères. C’est seulement en démontrant que, malgré sa faiblesse en matière d’armement traditionnel, il est capable d’infliger des pertes insupportables au camp ennemi, qu’il peut espérer renverser le rapport de forces. Faute de pouvoir attaquer les militaires, il s’en prend aux civils.

On remarquera que, d’après la définition précédente, des armées conventionnelles peuvent également pratiquer des actes terroristes dès lors qu’elles visent principalement les civils. Tel fut le cas à Hiroshima ; il y en a bien d’autres. La « guerre totale », dans la mesure où elle attaque des cibles civiles, englobe donc des pratiques terroristes. Inversement, les anarchistes du XIXe siècle n’étaient pas vraiment des terroristes mais des révolutionnaires puisqu’ils s’en prenaient à d’éminentes personnalités incarnant la société qu’ils combattaient. On peut en dire autant de la RAF (Rote Armee Fraction) en Allemagne, ou d’Action Directe en France, pour certaines de leurs actions au moins. Et de même, bien sûr, les résistants dans la France occupée pendant la deuxième guerre mondiale (tandis qu’Oradour est bien un acte terroriste de l’armée allemande).

La France étant engagée dans la lutte contre Daech, il est certes navrant mais inévitable qu’elle soit la cible d’actes terroristes. On ne se lance pas dans une guerre sans en accepter les conséquences, que cette guerre soit « juste » ou qu’elle ne le soit pas. La question intéressante est ailleurs. Parmi les soldats de Daech en Syrie, comme parmi les terroristes qui sévissent en France ou dans d’autres pays, il y a des Français ou des Européens (souvent d’origine immigrée mais pas toujours). Comment en sont-ils arrivés là ?

Cette question a déjà fait couler beaucoup d’encre, animé bien des débats à la radio ou à la télévision. Cette contribution vise simplement à resituer ces débats dans une perspective un peu plus large. Dans une société (relativement) bien ordonnée, les institutions privées (comme la famille, le club sportif, etc.) ou publiques (au premier chef l’école) inculquent aux futurs citoyens les dispositions sociales nécessaires à un fonctionnement (relativement) harmonieux : tolérance réciproque, respect de l’autorité et de ses représentants (professeurs, policiers,…), etc. Il y a bien des individus rétifs à ce dressage mais ils sont peu nombreux et se cantonnent dans une délinquance ordinaire qui ne met pas la société en danger. Il en va autrement lorsque des ressortissants d’un pays se font recruter par une armée étrangère et se mettent à massacrer leurs concitoyens. On n’imagine pas que cela puisse se produire sans l’auxiliaire d’une idéologie perverse.

Reste à comprendre pourquoi de jeunes Français se laissent séduire par la variante criminelle (kharijite takfiriste) de l’islam promue par Daech. Si des cas de figures différents peuvent se présenter, le plus caractéristique est celui d’une personnalité fragile qui transcende les frustrations dues à sa situation sociale dans ce qu’elle considère comme un acte héroïque et salvateur.

Voici donc des jeunes gens qui ont été scolarisés, soignés et – s’ils appartiennent à la frange la plus pauvre de la société – nourris et habillés aux frais de la nation. On attendrait donc qu’ils démontrent à son égard de l’attachement, de la reconnaissance plutôt que de la haine. « La France, je lui dois tout », disent parfois ceux qui, partis de rien, ont réussi leur intégration à la société française. Ceux qui s’engagent dans le jihad ne l’ont pas réussie, à l’évidence. Il faut ici mettre en accusation au premier chef l’école de la République, qui ne remplit pas comme elle le devrait sa double mission d’instruction et d’éducation. Tous les parents responsables se souviennent qu’ils ont dû accompagner, à des degrés certes divers, les études de leurs enfants, que ces derniers livrés à leurs seuls maîtres ne progressaient pas ou pas suffisamment. La désaffection à l’égard de l’école publique prend ainsi l’allure d’une véritable fuite : des écoles privées étiquetées chrétiennes accueillent désormais les rejetons de familles d’enseignants de l’école laïque ou de familles musulmanes. Pour les autres, il ne reste que l’école primaire, le collège et le lycée publics de leur secteur. Si les parents sont attentifs et soucieux de la réussite scolaire, celle-ci y reste possible quoique bien plus aléatoire qu’ailleurs, sachant que les enseignants, dans les quartiers dits difficiles, ont souvent renoncé à traiter l’intégralité du programme et s’estiment suffisamment satisfaits lorsqu’ils réussissent à « tenir » leurs classes. Des films (Entre les murs, La Jupe) portent témoignage de cet état invraisemblable quoique malheureusement bien réel de notre Éducation nationale. Dans ces quartiers, le bon fonctionnement des établissements publics semble suspendu au charisme du directeur, à la motivation exceptionnelle de l’équipe pédagogique. Ailleurs, le découragement est la règle et les résultats sont à l’avenant. En France plus qu’ailleurs, les performances des élèves sont corrélées avec le milieu social. Les tests PISA nous placent dans les rangs peu enviables des pays riches les moins bien classés et les grandes écoles où se forment nos élites sont de plus en plus sélectives socialement.

Que peuvent faire les élèves en situation d’échec, ces élèves qu’on n’a pas su correctement encadrer, intéresser, pour leur donner le goût de l’étude ? Quels que puissent être leurs fanfaronnades, ces jeunes vivent leurs mauvais résultats – même s’ils en sont partiellement responsables – comme une violence. Ils sont en réalité les parias d’un système qui les rejette. Puisqu’ils ont pourtant, comme nous tous, un besoin de reconnaissance, c’est au sein de la bande de leur quartier qu’ils le satisferont le plus facilement. D’autres se donneront à fond au sport mais, comme à l’école, le résultat demeurera plus aléatoire.

Et la religion dans tout ça ? La reconnaissance par les pairs de la bande de demi-voyous ou de voyous tout court de la cité n’est pas toujours suffisante. Certains graviront les échelons de la délinquance. Les autres ne pourront se débarrasser de la conviction qu’ils demeurent les parias de la société, comme ils l’étaient de l’école. Pour certains d’entre ceux-là, la religion apparaîtra alors comme le moyen de retrouver l’estime d’eux-mêmes. Pas n’importe laquelle : une religion obligeant à suivre une règle de vie rigoureuse, à adopter une pureté revendiquée et qu’on affiche avec ostentation par la prière, par son costume et plus généralement dans son comportement quotidien. Cela réduit le choix, en pratique, à l’islam le plus intégriste. Faute d’être accepté par la société, on se résout à s’en abstraire et à se tourner vers Dieu, obéissant ainsi – mais sous une sorte de contrainte – au pieux conseil de Pascal :

« Nous sommes plaisants de nous reposer dans la société de nos semblables : misérables comme nous, impuissants comme nous, ils ne nous aideront pas. On mourra seul. Il faut donc faire comme si on était seul ; et alors, bâtirait-on des maisons superbes, etc. ? On chercherait la vérité sans hésiter » (Pascal, Pensées, 211).

À partir de là, deux voies s’ouvrent au croyant : la paix ou la guerre. Les musulmans intégristes vivent intensément dans l’espérance du salut, contrairement aux musulmans ordinaires qui n’y pensent pas tous les jours et ne prennent pas tous les interdits du coran au pied de la lettre. De ce fait, l’intégriste est prosélyte par nature. Détenteur de la seule vraie foi, il considère comme de son devoir d’amener ou de ramener à elle ceux qui l’ignorent ou s’en sont éloignés. C’est ainsi que des missionnaires chrétiens sont partis en toute « bonne foi » évangéliser les « indigènes ». Dans la France d’aujourd’hui, les membres du courant piétiste Tabligh (comme par exemple le père d’Ismaël Omar Mostefaï, l’un des terroristes du 13 novembre) œuvrent dans ce sens et diffusent le message d’un islam pacifique. Il n’en va pas de même du courant salafiste, soutenu par l’islamisme wahhâbite saoudien[i], qui prône un islam conquérant, même si, évidemment, tous les salafistes n’ont pas la vocation du terrorisme, la tendance dite « quiétiste » prônant même exactement le contraire.

Il faut ici faire justice de l’assertion suivant laquelle les terroristes ne seraient pas des « vrais » musulmans. Des terroristes qui se font sauter en criant « Allhaou Akhbar », qui respectent les cinq piliers de l’islam, une organisation qui justifie ses actions par le coran, sont tout aussi musulmans que les croisés et les inquisiteurs du Moyen-Âge ou les massacreurs de la Saint-Barthélémy étaient catholiques, même si – évidemment – un esprit sain ne peut que réprouver de telles manières de manifester sa religion.

Bien que le choix du jihad guerrier ne concerne qu’une infime minorité de croyants, poussés par leur idiosyncrasie personnelle, on ne saurait pour autant dédouaner la religion. Les prêches eschatologiques, l’idée suivant laquelle il faut éradiquer le mal par le mal et faire advenir ainsi un monde meilleur, offrent à des jeunes convertis désœuvrés, avec un passé de délinquant (tel était le cas de Mostefaï, six fois condamné), un alibi pour passer à la vitesse supérieure : l’occasion de libérer leurs pires instincts tout en s’assurant une place au paradis.

Parmi les jeunes qui se tournent vers le terrorisme, tous cependant n’étaient pas violents avant de se tourner vers l’islam intégriste. Si ce dernier apporte à ses zélotes une certaine estime de soi, celle-ci est combattue par le message que la société continue de leur renvoyer. Le nouvel habitus qu’ils se sont forgés grâce à la pratique rigoureuse de l’islam n’est en effet pas mieux considéré par la société française, massivement laïque, que celui des gangs des cités. Peut-être moins, en fait, car autant le malaise des banlieues est compréhensible par beaucoup de Français, et de ce fait au moins partiellement excusable, autant le comportement des barbus en djellabas et de leurs épouses dissimulées sous le voile intégral lui demeure inintelligible. On conçoit alors que la stigmatisation dont ils font l’objet pousse certains croyants, au départ sincèrement pacifiques, à se radicaliser. Qu’on le déplore ou non, il faut admettre que l’islam intégriste n’est pas soluble dans la société française. Et en tirer les conséquences qui s’imposent.

Michel Herland

i Les revenus pétroliers annuels de l’Arabie saoudite s’élèvent à 300 milliards de dollars pour 30 millions d’habitants (ceux du Qatar à 100 milliards pour 300000 Qataris) à comparer, par exemple, avec le budget de l’Éducation du gouvernement égyptien qui s’élève à 10 milliards de dollars pour 90 millions d’habitants (cf. Thomas Piketty, « Le tout-sécuritaire ne suffira pas », Le Monde, 22-23 novembre 2015). Voir aussi, Kamel Daoud : « l’Arabie saoudite, c’est Daech qui a réussi », cité par Gilles Kepel dans Le Temps (Genève) du 26 novembre 2015.

Source : mondesfrancophones.com (http://mondesfrancophones.com/espaces/frances/le-terrorisme-religieux/)

Complément : Face à l’islamisme, quelle politique ?

Les fous d’Allah et les trafiquants de drogue

Je suis CharlieLes événements tragiques du mois de janvier 2015 ont provoqué chez quelques intellectuels classés à gauche une réaction paradoxale, que l’on peut identifier au communautarisme le plus extrême : l’État ne devrait pas seulement une forme de respect minimale aux cultures minoritaires, y compris les religions (ce qui est conforme au consensus national), il deviendrait comptable de la survie culturelle de chaque communauté. Qui plus est, nous serions, nous les Occidentaux, et les Français en particulier, collectivement responsables de ces événements et l’islam n’aurait rien à y voir.

Il suffit pourtant de réfléchir un tout petit peu pour comprendre que si les politiques suivies en  France sont, pour partie au moins, à l’origine, d’un certain nombre des difficultés que rencontrent beaucoup de membres de la minorité musulmane, ces politiques ne sont pas responsables du djihad ici ou ailleurs. D’une part parce que la montée de l’intégrisme musulman est un phénomène global. D’autre part parce que, en France même, les ratés de l’assimilation ne se sont pas tous rangés sous la bannière d’un islam revanchard et cruel. Seuls l’ont fait des individus psychiquement fragiles, accessibles à un discours aberrant. Les autres s’en tirent d’une manière autrement rationnelle. Appâtés comme nous tous par les délices de la société de consommation, ils se sont mis en quête de moyens pour assouvir leurs besoins et sont tout de suite tombés sur le commerce des produits illicites comme étant le plus facile. Une économie parallèle s’est développée, qui arrange tout le monde, ou presque (et c’est pourquoi – quelles que soient les rodomontades ministérielles – elle ne risque pas d’être démantelée dans un avenir prévisible).

Face aux revendications constantes des musulmans (il s’agit évidemment de ceux qui se font entendre, non des tièdes qui ne gênent personne), la République Française – pour autant qu’elle existe encore en dehors des discours creux des politiciens – doit affirmer franchement sa position. La Grande-Bretagne, avec ses quartiers patrouillés par des milices intégristes, peut nous servir de contre-exemple. Dans une démocratie libérale, la menace islamiste ne se résume pas aux attentats, ses valeurs fondatrices sont menacées, à savoir, selon Michel Waltzer dans une chronique récente : « la liberté individuelle, la démocratie, l’égalité des sexes, le pluralisme religieux » (Le Monde du 8 mai 2015).

La solution de Waltzer (qui défend un multiculturalisme modéré) consisterait à « collaborer avec les musulmans, pratiquants et non pratiquants, qui combattent le fondamentalisme, et à leur apporter le soutien qu’ils demandent ». Il recommande donc, de facto, de céder davantage aux demandes communautaristes. Comment n’a-t-il pas perçu que sa proposition, si elle était suivie, ne ferait que conforter ceux qu’il appelle les « fanatiques » dans leur entreprise de conquête ?

burka1Une République laïque se doit d’identifier les croyances incompatibles avec elle. Tant que les musulmans de stricte obédience considèreront que le Coran est la retranscription authentique de la parole divine, il y aura des fous furieux qui prendront au pied de la lettre les versets criminogènes. Exemple : « Quand vous rencontrerez les infidèles, tuez-les jusqu’à en faire un grand carnage et serrez les entraves des captifs que vous aurez faits » (Sourate 47, verset 4 ; voir également 4, 86 ; 9, 5 ; 48, 16). Laissons de côté la religion juive – qui a sa part de violence mais qui pèse de moins en moins en France – et considérons par contraste la religion chrétienne centrée autour de la figure d’un dieu sauveur. On n’oublie pas les atrocités commises par leurs ancêtres mais force est de reconnaître qu’il n’y a rien de plus inoffensif que les chrétiens d’aujourd’hui, qui prônent l’amour du prochain[i]. Selon les Évangiles, la religion est subordonnée à l’État (« rendez à César ce qui est à César », Mathieu 22, 21) et toute violence est bannie, même pour se défendre (« si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre », Mathieu 5, 39). Il faudrait se ranger parmi les « laïcards » les plus enragés pour vouloir anéantir une doctrine aussi lénifiante ! L’islam, c’est une autre affaire. La République laïque est en droit d’exiger que le Coran et les hadiths soient expurgés de tout contenu susceptible de servir d’alibis à des dérives criminelles et plus généralement aux atteintes aux droits humains. On pense d’abord aux femmes dont l’infériorité est consacrée dans le Coran. Voir en particulier le verset 4, 38 : « Les hommes sont supérieurs aux femmes en raison des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-là au-dessus de celles-ci » (également 2, 223 et 43, 18), ce qui se traduit par un ensemble de règles moyenâgeuses concernant par exemple la polygamie, la répudiation ou l’adultère[ii], des règles contraires à notre code civil et qui devraient être clairement abolies par les autorités représentatives de la religion musulmane en France.

Il ne serait pas nécessaire de passer par un tel aggiornamento officiel si les musulmans de France étaient tous sur une ligne modérée, moderne, compatible avec notre « libéralisme politique »[iii]. Il n’en est rien. On assiste au contraire à une régression : la transformation, au cours de la dernière décennie, des quartiers à majorité (ou forte minorité) musulmane se constate à l’œil nu dans les barbes des hommes, les habits masculins et féminins.

Ne confondons pas ces manifestations de plus en plus visibles de l’intégrisme musulman et les difficultés des banlieues. Les premières ont une cause exogène (l’islamisme est un phénomène qui a sa source ailleurs et se développe chez nous par contagion) alors que les secondes ont une cause endogène (le chômage de masse, la crise de l’école, etc.). Elles appellent des réponses politiques distinctes. Contrairement à ce que veulent nous faire croire certains esprits généreux mais naïfs, il ne suffira pas de résoudre les problèmes sociaux des banlieues pour éradiquer du même coup le cancer de l’intégrisme islamiste.

 

[i] Évangile de Jean (15, 12). Jésus a retenu ce précepte déjà dans l’Ancien Testament (Lévitique, 19,18).

[ii] Voir l’ensemble des sourates 4 et 24.

[iii] Théorisé par John Rawls : la démocratie libérale admet que ses citoyens adhèrent des conceptions divergentes du Bien, à condition qu’ils se retrouvent tous sur certaines valeurs qui sont grosso modo celles des droits de l’homme (Libéralisme politique, PUF, 1993).

Source : Michel Herland : « Les fous d’Allah et les trafiquants de drogue » (http://mondesfrancophones.com/espaces/frances/les-fous-dallah-et-les-trafiquants-de-drogue/)

Deux façons de représenter le jihad : « Timbuktu » et « l’Esclave »

TimbuktuPar Selim Lander

Alors que les médias déversent quotidiennement leur lot d’informations concernant les atrocités commises au nom d’Allah sur des populations peut-être pas innocentes – car qui pourrait se vanter d’être sans péché – du moins paisibles et n’aspirant qu’à continuer à vivre en paix, il n’est pas surprenant que des œuvres de fiction abordent ce thème. Faisons tout de suite justice de l’objection en provenance de ceux qui, obsédés par la crainte de n’être pas politiquement corrects, refusent par principe tout ce qui pourrait ternir l’image d’un islam idyllique, Religion d’Amour, de Tolérance et de Paix (on aura reconnu l’acronyme). Il faut croire que ces Européens habitant plutôt des beaux quartiers, qui vivent eux-mêmes dans un confortable agnosticisme, ont la mémoire courte. Ils devraient pourtant se souvenir qu’il est de l’essence même des religions – contrairement à certaines sagesses – d’être totalitaires. Il ne peut y avoir en effet qu’une vraie foi. S’il est avéré pour un croyant que, par exemple, le créateur et maître du monde, que dis-je de l’univers, est une entité tripartite constituée d’un Père à l’imposante barbe blanche, d’un Fils pâle et émacié cloué sur une croix, vêtu d’un simple pagne, et enfin d’une petite flamme sortant d’une lampe à huile dite l’Esprit Saint, toute personne qui refuse d’adorer cette trinité est considérée comme étant dans l’erreur et condamnée à périr en enfer. Après tout, chacun est libre de croire ce qu’il veut et de telles balivernes seraient sans conséquence si les fidèles s’en tenaient là. Et c’est ce qu’ils font, il est vrai, la plupart du temps. Sauf qu’il y a des moments où la religion se transforme en une folie meurtrière. Les peuples de tradition chrétienne ont cela gravé dans leur histoire : c’est au nom de leur dieu en trois personnes qu’ils ont connu – comme tortionnaires ou victimes – les croisades, les bûchers de l’Inquisition, Jeanne d’Arc, la Saint-Barthélémy, et, plus proches de nous, le capitaine Dreyfus, le Vel d’Hiv, l’homophobie… Suivant la logique insensée des religions, la vie d’un individu voué d’avance à l’enfer ne vaut rien, on peut la lui prendre sans pécher. Alors, pour peu qu’on aime faire couler le sang et que les circonstances s’y prêtent, il n’y a pas de raison de s’en priver ? C’est pourquoi un individu sain d’esprit devrait admettre que dénoncer les religions, toutes les religions, même celle des étrangers, même celle des pauvres, est une œuvre de salubrité publique. Et que l’un des tout premiers devoirs de l’école devrait être d’éradiquer les superstitions dans l’esprit des futurs citoyens. Mais passons. Retenons simplement de ce qui précède qu’il est au moins licite de dénoncer les atrocités commises au nom de la religion et que les artistes peuvent également y contribuer à leur manière.

Continuer la lecture de Deux façons de représenter le jihad : « Timbuktu » et « l’Esclave »

Complément aux chapitres 3 et 15 de L’Esclave – La présence des Sarrazins en Occident. 

Guerrier maure par Henri Delaborde, 1811-1899
Guerrier maure par Henri Delaborde, 1811-1899

A la fin du XXIe siècle, dans le roman, les « sarrazins » auront « reconquis » le sud de l’Europe. Le terme « Reconquête » (Reconquista) désigne habituellement la récupération de la péninsule ibérique par les chrétiens, après l’occupation de celle-ci par des musulmans omeyades puis almoravides venus d’Afrique du Nord. Le roman suppose donc l’existence future d’une nouvelle Reconquête, musulmane cette fois, sous l’impulsion d’un nouveau Califat basé à Téhéran.

Le terme « sarrazin » (ou « sarrasin ») est utilisé au Moyen-Âge pour désigner aussi bien les arabes et les berbères que les empires musulmans : d’abord omeyade (capitale Damas) puis abbaside (capitale Bagdad). Le monde musulman a englobé à partir de 711-715 (occupation de l’Espagne) des territoires situés en Europe méditerranéenne, laquelle restera un enjeu des guerres entre chrétiens et musulmans jusqu’à la chute du royaume musulman de Grenade (en 1492, fin de la Reconquista).

Continuer la lecture de Complément aux chapitres 3 et 15 de L’Esclave – La présence des Sarrazins en Occident. 

Bonnes feuilles

« L’Esclave » de Michel Herland – Bonnes feuilles

1er extrait : le contexte géopolitique. Colette qui fut dans sa jeunesse la maîtresse de Michel, son professeur de philosophie, mais qui avait totalement rompu le contact avec lui, s’est mise à lui écrire, ayant appris qu’il venait de mourir, des lettres qu’elle ne pourra, bien sûr, jamais lui envoyer. Lettre du 21 mars 2082 (p. 203-205).

 

… Cette fois, les musulmans ne se sont pas contentés de faire sauter des bâtiments ou des métros et de tuer les gens qui s’y trouvaient pour leur malheur. Pour la première fois depuis le Moyen Âge, ils ont conquis un nouveau territoire et rayé de ce fait un pays de la carte. Cela n’a rien à voir avec le coup du Liban, en 2031, qui était en quelque sorte, plus « normal » : une majorité musulmane contraint la minorité chrétienne à l’exil, occupe ses terres et ses maisons. Ce fut alors plutôt un coup d’État qu’un acte de guerre. A posteriori, cependant, il apparaît que l’islamisation totale du Liban était le germe d’où est sorti l’événement majeur auquel nous venons d’assister. Tu sais bien sûr que, peu après le coup de 2031, les chiites majoritaires au Liban se sont fédérés avec ceux d’Iran pour former un seul pays. Ce que tu ignores, c’est que samedi dernier, à l’aube, le Grand Iran a lancé ses avions et ses chars contre Israël. En moins d’une semaine, tout était terminé. Tsahal n’était finalement qu’un tigre de papier à partir du moment où ses soldats avaient en face d’eux d’autres soldats aguerris et plus nombreux. Naturellement, ni les Israéliens ni les Iraniens n’ont osé faire usage de la bombe atomique qui aurait entrainé la destruction totale des deux pays. La dissuasion n’existe que si on est seul à détenir la bombe, or il y a belle lurette que l’Iran comme Israël sont des puissances nucléaires.

Continuer la lecture de Bonnes feuilles