« L’Esclave » de Michel Herland : une somptueuse, passionnante et exigeante dystopie

Par José Nosel

Dire que le roman de Michel Herland, L’Esclave, paru aux éditions le Manicou, l’année dernière, est exigeant et passionnant, serait un euphémisme, comme chacun pourra le vérifier. Ne s’agit-il en pas effet de l’ouvrage qu’un certain Quiestemont qualifie de « roman politico-philosophico-théologico-et-poético-érotique » sur le blog mondesfrancophones.com ?

On peut se passionner, en effet, pour ce récit, à l’évidence une dystopie, que je qualifierai de somptueuse. On peut d’abord admirer l’érudition de l’auteur. En philosophie, en premier lieu : l’un des principaux personnages, Michel, est d’ailleurs professeur de philosophie à l’université à Aix en Provence (Michel Herland, l’auteur, était pour ce qui le concerne jusqu’à très récemment professeur d’économie à l’Université des Antilles). Il nous balade allègrement chez Hegel, Sartre, Bourdieu, Saint-Simon, Marx, Kant et quelques autres.

Tout aussi passionnante, quoique encore plus exigeante, l’incursion dans la théologie. L’homélie du prêtre, dans la grotte de Lombrives, portant sur la deuxième épitre de Saint-Paul aux Corinthiens (p. 196 sq.) ne le cède en rien au prêche de l’iman Abdenour qui explique le sens profond de l’Islam en s’appuyant sur la « sourate de la Vache » du coran (p. 126 sq.). Les discussions théologiques entre les personnages sont pointues, voire très vives, mais on peut considérer que la confrontation entre le christianisme et l’islam se solde par un match nul, tellement ces deux religions se recoupent jusque dans leurs contradictions.

Nous ne dirons rien ici sur les aspects poétiques et érotiques du roman Il faut laisser au lecteur la surprise d’être ému, choqué voire outré. Laisser la place à sa subjectivité, comme l’auteur l’écrit lui même dans une « Note d’intention rétrospective » (toujours in mondefrancophones.com) sous-titrée « Retour sur L’Esclave ou qu’est-ce que la littérature ? » Il s’abrite derrière J.-P. Sarte, lequel explique, dans un petit ouvrage intitulé Qu’est-ce que la littérature, que « le roman n’existe que par la rencontre de la subjectivité de l’auteur avec celle d’un lecteur ». Selon Herland, il convient de se représenter le livre comme un rocher – surtout s’il est un peu difficile – qu’il s’agit de gravir. De fait, L’Esclave n’est pas ce qu’on peut appeler un roman facile : il faut l’escalader, ce qui peut aussi bien rebuter le lecteur que le passionner. Tel est le risque de l’entreprise.

Reprenons les commentaires de l’auteur lui même, dans la note citée plus haut : « L’Esclave est un roman existentialiste, au sens où il montre des personnages piégés dans une situation qu’ils n’ont pas choisie…. » ; «  L’Esclave reste avant tout un roman pessimiste » ; « L’Esclave combine, entremêle, trois romans en un, trois romans attribués à des auteurs différents (celui dont le nom apparaît sur la couverture et deux de ses personnages) qui relatent des événements se déroulant à des moments différents sur une période d’un peu plus d’un siècle, entre 2009 et 2115. Un exercice intellectuel qui exige autant des lecteurs que de l’auteur ».

Mais ce qu’il faut surtout souligner, c’est que ce roman est avant tout une dystopie. Sarah Bocelli (« madmoizelle.com) propose de définir ainsi cette forme littéraire : « Ce sont ces histoires cauchemardesques, qui dépeignent souvent avec trop de réalisme les conséquences d’une société dont certains aspects négatifs ont dégénéré. Ces histoires qu’on aime bien voir comme un futur impossible, qui pèsent comme une menace, comme un avertissement ».

La Servante écarlateUne dystopie peut donc être considérée comme une utopie qui vire au cauchemar, une « contre-utopie ». C’est généralement un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur. Son auteur entend ainsi mettre en garde le lecteur en montrant les conséquences néfastes d’une idéologie (ou d’une pratique) déjà présente au moment où il écrit[]. L’hypothèse mise en avant dans le roman est celle qui est évoquée désormais assez couramment comme le « grand remplacement » des chrétiens par les musulmans en Europe. On peut faire ici le lien avec l’ouvrage de Bat Ye’or (Eurabia, The euro-Arab Axis, 2005). Plus récemment, l’idée d’une conquête de la France par l’islam a été mise à la mode par le roman Soumission, de Michel Houellebecq (paru après L’Esclave). Il s’agit à nouveau d’une dystopie dans laquelle on voit le leader de la « Fraternité musulmane », Mohammed Ben Abbes, élu président de la République.

Ces dystopies s’inscrivent dans un genre romanesque qui compte quelques classiques comme Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932), 1984 de George Orwell (1949), Fahrenheit 451de Ray Bradbury (1953), La Planète des singes de Pierre Boulle (1963), ou encore La Servante écarlate de Margaret Atwood (1985).

L’Esclave de Michel Herland est donc l’une de ces dystopies, somptueuse de notre point de vue. Les incursions dans la bible et le coran, avec la valse des sourates et des citations bibliques, forcent l’admiration, nous l’avons dit. Les personnages argumentent sur des sujets difficiles ; leurs explications sont claires, si elles n’emportent pas obligatoirement l’adhésion : elles sont là pour faire réfléchir plutôt que pour convaincre.

Nous en apprenons beaucoup également sur la civilisation arabo-musulmane que nous connaissons si mal : nous savons désormais ce qu’est un « dhimmi », citoyen non-musulman d’un État musulman, lié à celui-ci par un « pacte » de protection. Le roman nous familiarise encore avec des notions comme l’impôt de la djizîa et nous apprend à reconsidérer []le djihad comme un devoir religieux plutôt qu’un appel à la violence, comme tant d’autres notions également ambigües.

Enfin, parmi les aspects somptueux de L’Esclave, je veux retenir aussi – à chacun sa subjectivité – ce défilé de mode arabe tout au long du roman : on voit défiler les personnages, Selim, Fatima, Mariam, et les autres, en jabador, djellaba, gandoura, caftan, sarouel, abaya ; les femmes avec ou sans hijab ou niqab…

Exigeant, somptueux et passionnant, telle est la façon dont je vois ce roman de Michel Herland, où l’auteur masque derrière les excès érotiques de ses personnages et un récit comportant un vrai suspense, des sujets éminemment sérieux comme le mal, la violence, les inégalités,… et l’impact possible sur nos sociétés, dans un avenir plus ou moins proche, d’une certaine religion.

 

Source : Antilla, n° 1677, 14 août 2015, p. 30-31.

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« 2084 » de Boualem Sansal : le 21ème siècle sera religieux

2084Ce nouveau roman de Boualem Sansal, auteur d’une dizaine d’ouvrages publiés chez Gallimard, se situe dans un avenir postérieur au Choc des civilisations prédit par Samuel Huntigton (1996). Ce dernier auteur, on le sait, a été violemment attaqué au nom d’une conception politiquement correcte des rapports entre les nations qui refuse de juger pertinentes les différences culturelles ou – horresco referens – civilisationnelles. B. Salam n’a pas ces précautions : son livre, sous-titré « La fin du monde », décrit une dictature religieuse qui s’étend a priori sur toute la surface de la terre (la question d’une éventuelle frontière est posée mais non résolue). Comme 1984 d’Orwell (1949), 2084 est une dystopie. L’influence est évidente et d’ailleurs revendiquée. Il est même précisé que l’Etat qui a conquis la planète, « l’Abistan », a remporté une guerre victorieuse contre l’Oceania, la patrie de Big Brother, et qu’il en a repris les trois mottos en forme d’oxymore : « La Guerre c’est la paix / La liberté c’est l’esclavage / L’ignorance c’est la force ». De même, la langue de l’Abistan, « l’abilang », a-t-elle été, comme la novlangue, volontairement appauvrie, réduite à des mots d’une ou deux syllabes au plus, « ce qui ne permettait aucunement de développer des pensées complexes et d’accéder par ce chemin à des univers supérieurs. »

Sansal a-t-il lu Cabet ? Son monde imaginaire recèle en tout cas un point commun avec celui du Voyage en Icarie (1840) : chaque habitant est vêtu d’un uniforme qui diffère suivant le sexe et la profession. Cependant, à la différence d’Icarie, lieu d’une utopie heureuse où chacun possède quatre vêtements différents (pour le travail, la chambre, le salon et les fêtes), les malheureux citoyens de l’Abistan ne possèdent qu’un unique « burni » et les femmes un « burni qab », couvrant « jusqu’à la plante des pieds, [renforcé] par un système de bandage qui [comprime] les parties charnues et protubérantes, [enfin complété] par une capuche à œillères incorporées qui [enserre] fortement la tête ». « Dans le principe de la soumission, il y [a], sous-jacent, le principe de l’uniformité et du marquage » (p. 164-165).

L’innovation principale de 2084, en phase avec notre réalité contemporaine, comme 1984 l’était avec celle d’Orwell, réside dans le caractère religieux de la nouvelle dictature. Le livre contient de très nombreuses pages analysant les moyens mobilisés pour soumettre toute la population à une foi aveugle. « La foi vient à qui s’agenouille », écrit Philippe Forest à propos d’Aragon et du marxisme dans la biographie qu’il vient de consacrer à cet auteur. Le même cite encore Pascal : « La volonté est un des principaux organes de la créance » (fragment 539/458), c’est-à-dire de la croyance, ce par quoi le mathématicien-moraliste entendait en réalité que l’intérêt est un guide puissant de nos convictions.

Tout cela est expliqué avec un grand luxe de détail dans 2084. C’est d’ailleurs le défaut de ce livre où la part didactique et descriptive paraît hypertrophiée par rapport à celle qui devrait être laissée au roman proprement dit. N’empêche que ces développements d’ordre théologique sont souvent éclairants. Par exemple, la foi n’est pas essentielle pour maintenir une théocratie : « Ne cherchez pas à croire, vous risquez de vous égarer dans une autre croyance, interdisez-vous seulement de douter » (p. 46). Ou encore ceci sur la façon dont  chacun, pris dans un système totalitaire, peut néanmoins se leurrer : « La soumission est infiniment plus délicieuse lorsqu’on se reconnaît la possibilité de se libérer, mais c’est aussi pour cette raison que la mutinerie est impossible, il y a trop à perdre, la vie et le ciel, et rien à gagner, la liberté dans le désert ou dans la tombe est une autre prison » (p. 51). Une autre remarque dévastatrice pourrait s’appliquer non seulement au « Gkabul », à la fois la religion de l’Abistan et son livre saint, mais à toutes les religions : « Le Gkabul était la réponse parfaite. A l’absolue inutilité du monde ne pouvait répondre que l’absolue et réconfortante soumission des êtres au néant » (p. 247). La filiation avec l’islam – jamais nommé pourtant – est, elle aussi, évidente : Le Gkabul est le produit « du dérèglement ancien d’une religion qui jadis avait pu faire les honneurs et les bonheurs de maintes grandes tribus des déserts et des plaines, dont les ressorts et les pignons avaient été cassés par l’usage violent et discordant qui en avait été fait au cours des siècles, aggravé par l’absence de réparateurs compétents et de guides attentifs » (p. 251).

On reconnaît aisément dans les mœurs des adeptes de la nouvelle religion des pratiques calquées sur ce que nous savons des contrées soumises à Daech : « Le grand Mockbi de la Grande Mockba de Qodsabab inaugura le saint carnage sous l’œil concupiscent des caméras en égorgeant de sa main un sinistre bandit, hirsute et dépenaillé, trouvé dans un asile de fortune. Le misérable avait la peau dure, le frêle vieillard dut s’y prendre à dix fois avant d’atteindre la trachée » (p. 124).

2084 vient à son heure. L’anticipation est un bon moyen de mettre le doigt sur des faits saillants du présent. Il n’est pas mauvais de rappeler à l’opinion, sous les dehors d’un futur hypothétique, que notre époque est marquée par la présence d’une religion expansionniste, laquelle, dans certaines de ses manifestations, se montre autant violente que rétrograde. On peut néanmoins regretter, comme déjà noté, que, dans sa volonté de démonstration, Boualem Sansal n’ait pas accordé davantage d’importance à l’intrigue romanesque. Ati, son héros, n’a guère d’épaisseur, pas plus que ses comparses. Ses doutes demeurent d’ordre intellectuel, il ne se révolte pas, il a un ami mais pas d’amour, et les circonstances à l’issue desquelles il se retrouvera associé au cercle du pouvoir manquent de vraisemblance.

Boualem Sansal, 2084 – La fin du monde, Paris, Gallimard, 274 p., 19,50 €.

Source http://mondesfrancophones.com/espaces/langues/2084-de-boualem-sansal-le-21eme-siecle-sera-religieux/

Mustang ou le malheur des jeunes filles

Selim Lander

On sait combien les religions du livre, hostiles au plaisir, en particulier sexuel, tiennent en suspicion les femmes et veulent les cantonner dans un double rôle de servantes des hommes et de procréatrices. Les religions sont à cet égard sur un relatif pied d’égalité, aussi est-ce seulement parce que le judaïsme et le christianisme n’ont pas su – en dehors de quelques enclaves – mettre un frein à  la modernité et à la permissivité qui l’accompagne, qu’ils se montrent aujourd’hui moins intolérants que par le passé. Seul l’islam persiste à opposer, à cet égard, une résistance vigoureuse. Le cinéma – on ne parle pas ici des blockbusters – n’est pas qu’un art de distraction, il porte aussi témoignage sur notre époque. Nombre de films dénoncent avec talent l’asservissement des femmes. Par exemple, Kadosh d’Amos Gitaï (côté judaïsme, version Méa Shéarim), Chemin de croix de Dietrich Brüggemann (côté catholicisme intégriste, version allemande) ou – entre tant d’exemples – Une séparation d’Asghar Farhadi  (côté islam, version iranienne). Malgré son titre, Mustang de Deniz Gamze Ergüven n’est pas une histoire de chevaux mais raconte à son tour l’aliénation de la femme en pays musulman, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan en l’occurrence.

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Une recension de « L’Esclave » par Dégé

Drôle de genre ou Le dieu masqué

John Frederick Lewis - La  Siesta - 1876
John Frederick Lewis – La
Siesta – 1876

Intéressant pour le moins L’Esclave de Michel Herland par ses thématiques et sa construction : d’un chapitre à l’autre l’auteur nous propulse d’un  narrateur à l’autre, d’un siècle à l’autre. De 2009 à 2114. Roman de science fiction donc ? Pas vraiment car nul futurisme dans les descriptions, les dialogues, les idées… Bien au contraire. Est-ce parce que, l’Asie ayant pompé toutes ses richesses, l’Europe à genoux est soumise aux Sarrazins ? L’ambiance est orientale et moyenâgeuse. Le calendrier grégorien étant remplacé par l’hégirien : en 2114 (1538), nous sommes au 16ème siècle ! Une régression dans le futur.

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Une analyse de la personnalité de « Michel » par Roland Sabra

Roland Sabra
Roland Sabra

Nous reproduisons cette analyse sans prendre parti sur la question de savoir ce qui entre l’altruisme et l’égoïsme domine dans la nature humaine.

Dans le roman « L’esclave » de Michel Herland, il y a peu de personnages positifs. Une figure centrale apparaît sous des identités différentes, Michel essentiellement, Emmanuel un peu moins, animée par un solide égo-centrisme qui n’est pas un égoïsme. Ce n’est pas un « moi d’abord » qui prévaut mais plutôt un « moi aussi ». Il ne s’agit pas tant de s’aimer plus que les autres, ce qui est assez banal, que de s’aimer dans le regard que les autres portent sur soi sans pour autant s’aimer véritablement. Cela paraît un peu compliqué mais que l’on se rassure, Piaget définit l’égocentrisme comme un stade normal du développement. Il y a bien quelques personnages qui pourraient endosser la défroque du héros mais ce sont des personnages secondaires. L’histoire ou plutôt les histoires s’ordonnent autour de cette figure centrale, bien dessinée par M. Herland dans le personnage de Michel dont la philosophie est largement teintée d’utilitarisme. Utilitarisme qui repose sur le prédicat que le bonheur est le but de la vie humaine et qu’en conséquence nos actions s’évaluent en fonction de leurs effets pour obtenir ce supplément de bonheur. On mesure le pour et le contre d’une décision et l’on compare avec la décision inverse. Il ne s’agit pas pour autant d’un comportement égoïste puisque qu’il faut considérer le bien-être de tous. Si une phrase pouvait résumer l’utilitarisme ce serait : «  Agis toujours de manière à ce qu’il en résulte la plus grande quantité de bonheur. » A ce positionnement qui veut juger les actions humaines uniquement en fonction de leurs conséquences (le conséquentialisme) on peut opposer que chaque action humaine doit être jugée selon sa conformité (ou sa non-conformité) à certains devoirs préalablement posés, à une morale, une éthique si l’on préfère (le déontologisme). Les modes d’élaboration de cette éthique s’ils sont secondaires pour ce qui nous occupe n’en sont pas moins extrêmement importants et sont l’objet d’intenses débats. L’exemple le plus vif d’utilitarisme, mais il y en a d’autres, dans le roman de Michel Herland est illustré par l’épisode au cours duquel un groupe, que l’on pourrait définir par ailleurs de résistants à l’islamisation du pays va livrer deux des siennes à « l’ennemi » pour être épargné. Ils n’ont pas le choix, dira-t-on. S’ils refusent de livrer les deux femmes elles périront tout aussi bien qu’eux. On est là dans un comportement qui est l’extrême opposé de celui qui se plierait à l’impératif catégorique que Kant formule ainsi :  « Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen ». La livraison à la lapidation des deux femmes est simplement un moyen pour assurer la tranquillité du village. On peut opposer à ce comportement celui d’une personne qui se promenant, un jour d’hiver, au bord d’un canal, entend tout à coup les appels au secours d’une mère dont la petite fille de trois ans vient de tomber à l’eau. Le promeneur, ou la promeneuse, a une demi seconde d’hésitation, se jette à l’eau au péril de sa vie, rattrape la gamine, la ramène sur la berge, et réussit à s’extraire de l’eau boueuse. A-t-il pensé en se précipitant dans l’eau glacée que la vie de l’enfant qu’il n’avait jamais vu, qu’il ne connaissait pas valait plus que la sienne ? Ce n’est pas ce genre d’évaluation ou de calcul qui l’a motivé. Simplement l’idée que s’il ne faisait rien il ne pourrait plus jamais se regarder dans une glace. La honte. Le prof de philo anti-utilitariste à qui l’on raconte cette histoire commente ainsi : «  C’est ici le moment de l’éthique : l’autre, radicalement autre, singulier, différent est un autre moi-même. C’est le moment fondateur du droit, qui enracine l’espoir que les libertés peuvent s’articuler et non se heurter. Dès lors, si la culture produit la violence en ce qu’elle a de spécifiquement humain, c’est aussi la culture qui nous permet d’en transmuer les énergies de manière créatrices  ». Un comportement assez éloigné du Michel du roman qui pérore devant sa jeune maîtresse : « On part du constat – chacun d’entre nous peut vérifier tous les jours – que l’homme est naturellement égoïste, jaloux, méchant. »  (p 296). Affirmation péremptoire que démentent les travaux récents sur l’altruisme ainsi que le montre le moine bouddhiste Matthieu Ricard, docteur en neurosciences et proche collaborateur du dalaï-lama, dans son dernier opus  » Plaidoyer pour l’altruisme ». « Les philosophes à partir du XVIIè siècle comme Hobbes, des psychologues du début du XXè siècle et les économistes néoclassiques disent : « gratter à la surface d’un altruiste et c’est l’égoïste qui va saigner« … Autrement dit, si on est bien malin et perspicace, on trouvera toujours une motivation égoïste à un acte altruiste. Cette théorie de l’égoïsme universelle, c’est vraiment un a priori. Il n’y a aucune étude scientifique qui donne la moindre crédibilité à cette idée. » ( lire la suite ici )

Dans la vraie vie nul n’est totalement et constamment conséquentialiste, ou « déontologiste ». Tout un chacun balance, transige entre ces deux pôles reliés par un continuum. Et c’est en quoi le roman de Michel Herland est fort intéressant. Il n’y a pas de héros, pas de personnage exemplaire, de demi-dieu, à poser comme modèle à imiter. Il n’y a pas pour autant d’anti-héros à la façon du XXe siécle comme le Bardamu de Céline ou le Meursault de « L’Étranger » de Camus. Pas de personnage auquel s’identifier ne serait-ce que dans la quotidienneté des gestes, dans les batailles ordinaires au travail, en famille, au volant… Non les personnages de « L’esclave » n’attirent aucune sympathie. Ils n’ont pas cet humour, cette élégance décalée, ces imperfections distanciées qui permettraient de les aimer… malgré tout. Il y a dans l’œuvre de Michel Herland comme un éloge de la banalité, une louange du droit de ban, ce droit seigneurial, qui est aussi le leu commun, le lieu autour duquel on se retrouve. En effet quoi de plus commun que le comportement du Michel du roman ? Ce professeur d’université, marié, sans doute chez le maire et à l’église, père de famille a bien sûr une ou des maitresses qu’il cache à sa femme et qu’il obtient en vertu d’un droit de jambage ou de cuissage honteux, inavouable qu’il exerce sur ses étudiantes. Cette banalité qui est un éloge du non-évènement, de la vraie vie sans changement, sans excès, de cette vie qui se méfierait de l’exaltation du désir, de ce désir que Freud définit comme une tension qu’il faut résoudre, et dont Platon évoque la satisfaction comme le retour à un état neutre, c’est à dire fade, sans saveur, et bien cette banalité comme refus du désir semble démentie par la dimension érotique du roman de Michel Herland. En effet le Michel du roman se présente comme un être de désir. « Vivre sans temps mort et jouir sans entraves » revendiquait-on en 68, comme pour se détourner de notre condition de mortels. Éviter l’expérience de l’attente. De l’attente de Godot. De l’attente de la mort. Ne sachant pas « demeurer au repos dans une chambre » (Pascal) le personnage ne désire pas l’objet pour ses qualités supposées mais pour la distraction que sa quête procure. Toujours cette confusion entre la fin et les moyens ! On notera avec ironie la contradiction majeure de ce comportement. En temps qu’utilitariste convaincu il est à la recherche du plus grand bonheur possible, alors que sujet d’un désir marqué par le manque constitutif et forcément déceptif, il n’est que dans le divertissement du monde, dans l’apparence, dans l’image qu’il donne de lui. Lire par exemple les passages où Michel Herland, avec talent, dessine en creux un paon-professeur se pavanant devant ses d’élèves.

C’est ainsi que si les scènes de sexe reviennent dans le roman elles le font toujours sur le mode de la répétition. La répétition entendue ici comme compulsion ayant parenté avec la pulsion de mort. « La chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres », disait Mallarmé. Symptôme de cette répétition, sans vrai plaisir, les adjectifs qualificatifs employés pour désigner soit le sexe des protagonistes, soit les orgasmes, soit la petite mort qui survient après… Il y a bien sûr une cohérence dans l’agir du Michel du roman. L’insatiabilité du désir, se manifeste dans la poursuite d’une satisfaction toujours vaine puisque, utilitariste, elle confond toujours l’objet du désir avec son moyen. Le désir, tel qu’il se manifeste dans le roman apparaît comme le cache sexe, de l’ennui, de la solitude, de la vie insipide. Aucun de ces qualificatifs ne s’applique au livre. Tout au contraire. Mais ce qui va sans dire va mieux en le disant.

Source : http://www.madinin-art.net/retour-sur-le-roman-lesclave-de-michel-herland/

Une recension de « L’Esclave » par Jacques Brasseul

Jacques Brasseul
Jacques Brasseul

Nous reproduisons ci-dessous l’article de Jacques Brasseul sans prendre parti dans la polémique qui oppose, en économie, les « néomercantilistes » aux « néolibéraux », ni dans celle qui divise l’opinion à propos du conflit israélo-palestinien.

Le livre de Michel Herland se présente comme un double enchevêtrement, d’abord dans le temps, avec les différentes époques où se meuvent les personnages, ensuite dans le mélange entre roman et digressions théoriques. L’auteur est un économiste, mais pas seulement, on le verra. On a plutôt affaire à un « honnête homme », au sens du XVIIe siècle, c’est-à-dire curieux de tous les domaines et capable d’en disserter intelligemment et de façon amusante pour le lecteur.

Il s’agit d’un roman d’anticipation, puisque l’action se déroule entre le début du XXIe siècle, sa fin, et le début du siècle suivant. L’intrigue joue habilement sur ces différentes périodes, avec un monde européen décadent, peu à peu transformé en califat, en tout cas pour sa partie sud (il n’est pas précisé si l’Europe du Nord y a échappé, ni jusqu’où s’étend cette domination musulmane). Dans les quelques nids d’aigle pyrénéens où se situe une partie de l’histoire, de petits groupes ont échappé à cette influence, et continuent à vivre à l’écart, dans une sorte de bienheureuse autosuffisance, et tolérés par les nouvelles autorités.

Ce premier enchevêtrement temporel nous conduit à travers les amours d’un jeune universitaire aixois, à notre époque, et une de ses étudiantes, celui-là même qui écrit le roman, et qui en dévoile peu à peu les contours à sa jeune maîtresse, en passant par la vieillesse de celle-ci, vers 2080, qui relate ses souvenirs dans son journal, jusqu’aux amours tempétueux de deux jeunes musulmanes, échappées d’un maître et époux cruel, avec deux des hommes qui les reçoivent dans le hameau des Pyrénées où elles trouvent refuge. On a donc affaire à la technique du roman dans le roman, mais aussi à une intrigue tout à fait intéressante, à travers les aventures des deux fugueuses, et leur destin qui se révélera tragique. Les passages érotiques se succèdent, célébrant une sensualité tendre et joyeuse, voulue comme un contraste avec la triste et hypocrite application de la charia dans la vallée, en particulier celle du nouveau converti, Selim, maître d’esclaves livrées à ses caprices sexuels, et finalement maître d’œuvre de châtiments féroces. Cependant un autre islam, humain et savant à la fois, transparaît dans le personnage du père de l’épouse enfuie, Abdenour.

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Une recension de « L’Esclave » par André Boyer

 

André Boyer
André Boyer

L’esclave.  Sous ce titre, Michel Herland brosse un triple fil romanesque autour de trois époques et de deux personnages centraux, Michel et Colette.

C’est un livre dérangeant qu’a bâti Michel Herland qui n’autorise pas le lecteur à rester indifférent. Le style classique, parfois poétique, nous confronte à des scènes souvent sensuelles et parfois d’une violence sans concession. Les personnages ont une épaisseur psychologique, les événements sont dramatiques, les dialogues portent sur des sujets qui nous interpellent, la religion, le sens de la vie, l’amour.

Ce sont trois romans en un qui nous sont proposés. L’histoire commence en 2081, loin devant nous, lorsque Colette apprend que Michel, son amour d’autrefois, vient de mourir à l’âge respectable d’un siècle, tandis que les amours de Colette et Michel datent de 2009. Deux visions cohabitent déjà, ces amours vus en 2081 sous la forme d’une série de lettres de Colette à l’adresse du cher disparu et le récit direct de cette rencontre en 2009.

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« L’esclave » : un roman politico-philosophico-théologico-et-poético-érotique de Michel Herland

Par Quiestemont.

L’automne, est en France, la période où l’on parle le plus des livres, ou plus précisément des romans. Les éditeurs concentrent leurs publications sur cette période (qui s’étend en fait de la mi-août à la mi-novembre) et comptent sur l’effet « rentrée littéraire » pour en pousser quelques-uns. Cette année, 607 nouveaux romans sont ainsi proposés au public. Sur les 404 romans français, seuls 74 sont des premiers romans : quand on sait que le nombre des manuscrits reçus par les éditeurs chaque année se compte en milliers, on mesure combien sont minces les chances pour un auteur débutant de se faire publier par une de ces maison d’édition ayant pignon sur rue, dont tous les amateurs de littérature connaissent les noms et savent distinguer les jaquettes. Pour les nouveaux auteurs qui ne seront pas retenus dans le filet d’une sélection aussi impitoyable, il ne reste qu’à renoncer ou à se débrouiller par leurs propres moyens. Michel Herland, pour sa part, s’est adressé à l’un de ces éditeurs apparus avec l’ère  internet qui distribuent des livres électroniques (e-books) ou les impriment à la commande. Essayons de deviner les raisons pour lesquelles son livre, qui nous a personnellement passionné, n’a pas été retenu par les éditeurs patentés.

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